Le Sénégal commémore ses héroïques tirailleurs

Emmanuel Macron, en compagnie du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, a rendu hommage mardi 5 novembre à Reims au rôle de la Force noire dans la Grande Guerre.

À l’occasion du centenaire de 1918, le Sénégal se souvient aussi de ses tirailleurs, figures peu valorisées, finalement réhabilitées au fil des ans.

 

À l’instar de villes françaises, Dakar commémore le 11 novembre 1918, forte de sa participation militaire lors de la Première Guerre mondiale. La portée est plus que symbolique puisque la ville, siège de l’Afrique Occidentale Française (AOF), et où se trouve aujourd’hui, face au port, une « Place du tirailleur » avec en son centre la statue d’un soldat sénégalais, constituait le point de départ de la « Force Noire ».

Originaires des 17 pays sous domination française
Cette armée coloniale était composée de bataillons d’hommes originaires des 17 pays sous domination française. Environ 200 000 tirailleurs sénégalais furent ainsi mobilisés, volontairement ou du fait de la conscription imposée en 1912, pour grossir les rangs de l’armée française. « Ce conflit occupe une place très importante dans la mémoire collective, car c’est la première fois que l’empire fait appel à l’Afrique », explique l’historien Mor Ndao, maître de conférences à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), directeur de la commission pour la rédaction de l’Histoire générale du Sénégal.

Les cérémonies officielles et autres initiatives des prochains jours, menées dans un partenariat entre l’ambassade de France, les institutions sénégalaises et des associations des deux pays, seront autant d’hommages à ces « dogues noirs de l’empire » – comme les nommait l’ancien président Léopold Sédar Senghor –, qui contribuèrent à la victoire française. Une reconnaissance opérée tardivement. Grâce notamment à l’ouverture en 1997 du musée des forces armées, qui s’attache à reconstituer la mémoire des armées traditionnelle, coloniale et nationale pour la présenter au grand public. Il accueille des visites scolaires, alors que le sujet n’est abordé que tard, et brièvement, dans le programme scolaire au Sénégal.

 

« On connaît peu les tirailleurs. Beaucoup étaient analphabètes et, à leur retour, il est rare qu’on ait transcrit ou enregistré leurs souvenirs », explique Mamadou Kone, ancien professeur d’histoire et géographie, devenu conseiller technique de la Direction des archives et du patrimoine historique (DAPH). Pourtant, la découverte, dès les années 1980, d’échanges épistolaires entre d’anciens instituteurs a apporté un éclairage nouveau, malgré la faiblesse des archives. Oui, des hommes instruits étaient soldats. Et la mémoire était d’abord perpétuée à l’oral, par le partage de souvenirs et d’anecdotes dans le cercle familial.

Les tirailleurs ont longtemps été stigmatisés
Sans écrits, toutefois, difficile de conserver une trace nette et d’entretenir un devoir de mémoire. « C’est une injustice mémorielle envers les tirailleurs. La France n’a pas joué son rôle, souligne Mor Ndao. Pourtant, dès la fin de la guerre, les généraux ont loué les qualités de bravoure et d’héroïsme des soldats coloniaux. »

Au Sénégal même, bien que les foyers d’anciens combattants aient bénéficié d’un certain prestige au sein de la société, rien n’était fait au niveau de l’État pour réhabiliter l’engagement des Sénégalais mobilisés. Les tirailleurs ont même longtemps été stigmatisés : accusés d’avoir été le bras armé de l’impérialisme français, ils étaient appelés mercenaires. « Les premiers historiens sénégalais ont maintenu cette mauvaise image, ce qui n’a pas aidé à entretenir leur mémoire », déplore Mamadou Koné.

La présidence d’Abdoulaye Wade (2000-2012) inversera la tendance. Considérant qu’« il faut fixer des repères pour ne pas perdre notre âme », ce fils de tirailleur instaure, en 2004, la « journée du tirailleur », chaque 1er décembre.

 

Le devoir de mémoire s’organise, quitte à instaurer une sorte de « propagande » de ce jaambar (le « héros » en wolof) à la bravoure sans limite. Quitte aussi à occulter les points négatifs, les massacres. « Le statut des tirailleurs devient une question de dignité, et plus globalement de dignité de l’Homme noir, dans une approche panafricaine », analyse l’historien. Rendre hommage aux tirailleurs, c’est rétablir l’histoire. Leur participation à l’avènement d’un monde libre.

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À Reims, un hommage aux troupes d’Afrique noire
Dans le cadre de son « itinérance mémorielle », Emmanuel Macron retrouve, ce mardi 6 novembre après-midi à Reims, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta pour une cérémonie particulière au parc de Champagne. Les deux chefs d’État inaugureront à cette occasion un « Monument aux héros de l’armée noire », rendant hommage au sacrifice des soldats africains durant la Première Guerre mondiale.

Il s’agit en fait de la réplique exacte de la sculpture de Paul Moreau-Vauthier, créée en 1924, qui se trouvait dans ce même parc avant d’être fondue par les nazis, et dont un double avait aussi été installé sur la place de la mairie de Bamako. Les Rémois retrouvent ainsi un monument qui fait partie de leur histoire.

Clémence Cluzel, à Dakar  – La Croix –

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