Le CFA ou le leurre de la stabilité monétaire

Maintenir le FCFA c’est souscrire une assurance sous-développement – La problématique du FCFA pose la question de la sélection de dirigeants au service de leurs peuples et celle du panafricanisme comme projet de libération.

Généralement, pour soustraire du débat démocratique la question du franc CFA, un sujet qui mobilise de plus en plus la jeunesse africaine, il est fréquent d’entendre dire que la monnaie est un sujet « technique » et que seuls les experts doivent avoir la voix au chapitre. Ce point de vue n’est pas acceptable. Car il n’existe pas de sujet plus « politique » que la monnaie, mot qui partage la même racine étymologique que le mot grec qui désigne la loi. Le but de cet article est de montrer en quoi cette créature coloniale continue d’imposer des handicaps qui rendent impossible tout développement économique. A cette fin, il s’agira de revenir sur l’antienne des autorités politiques et monétaires selon laquelle le franc CFA est une « monnaie africaine » et qu’il offre une « stabilité monétaire ».

  • Le Franc CFA reste une monnaie coloniale –

Le franc des Colonies Françaises d’Afrique (franc CFA) est né en 1945 comme l’une des monnaies d’un espace colonial : la zone franc. Il devait permettre de mobiliser les colonies en vue de la reconstruction d’une France dévastée par la guerre. En vertu du « pacte colonial », celles-ci n’étaient pas censées s’industrialiser mais devaient servir de sources d’approvisionnement bon marché en matières premières et de débouchés captifs pour une économie métropolitaine n’ayant pas la vigueur nécessaire pour affronter la concurrence internationale. Aujourd’hui, comme dans la période coloniale, le franc CFA repose encore sur les mêmes mécanismes de fonctionnement – parité fixe, centralisation des réserves de change, libre transférabilité et « garantie » de convertibilité du Trésor français – avec la même architecture institutionnelle inédite – des instituts d’émission franco-africains sous la tutelle administrative et financière du Trésor français et avec les mêmes objectifs – « stabilité monétaire ». Le transfert au milieu des années 1970 des sièges des instituts d’émission à Dakar et à Yaoundé ainsi que l’africanisation de leur personnel ne constituent pas une décolonisation monétaire mais des concessions de la part d’un système qui reste colonial dans ses fondements, ses mécanismes, sa gestion et ses objectifs. Comme l’écrivait en 1972 Mamadou Diarra, ancien directeur de l’Office national des changes du Sénégal, le franc CFA n’est pas « à proprement parler, une monnaie, mais seulement un sous-multiple du franc français ». Aujourd’hui, le franc CFA est un sous-multiple de l’euro administré par le Trésor français tandis que la zone franc est une annexe de la zone euro.

  • « Stabilité monétaire » sans attractivité économique –

Les mécanismes de la zone franc ont été conçus dans l’optique de favoriser la « stabilité monétaire ». De tout temps la signification de ce concept est demeurée intacte pour les pays utilisant le franc CFA : favoriser le libre transfert de surplus économiques vers la métropole (l’extérieur) sans risque de change et avec l’assurance que ces sorties financières ne seront pas interrompues par une pénurie de devises. De nos jours, cette « stabilité monétaire » est symbolisée, pour les partisans du franc CFA, par l’arrimage fixe à l’euro et la faible inflation dans les pays de la zone franc. Mais qu’est-ce qu’apporte en termes économiques réels cette « stabilité monétaire » ? Plus d’attractivité économique, c’est-à-dire plus d’investissements et donc plus de croissance, que les autres pays africains – eux qui ont le malheur de ne pas utiliser le franc CFA, répondent ses thuriféraires. Que montrent les chiffres ? En Afrique de l’ouest, le Ghana dont la monnaie est réputée instable par les pro-CFA a un stock d’Investissement Direct Etranger – le cumul net des flux d’IDE depuis 1970 – supérieur à celui de tous les pays membres de l’UEMOA réunis ! En Afrique centrale, la République démocratique du Congo a un stock d’IDE supérieur à celui de tous les pays de la CEMAC sauf la République du Congo. Ces résultats sont-ils surprenants ? Nullement car partout dans le monde l’IDE va généralement aux pays les plus riches et ceux qui sont dynamiques. Dans les pays les plus pauvres, comme ceux de la zone franc, l’IDE est localisé dans les secteurs extractifs. Ceci explique ironiquement que malgré leur « stabilité monétaire » les pays africains de la zone franc ne reçoivent que moins de 5% du stock d’IDE français en Afrique. C’est dire que la France elle-même préfère investir ailleurs qu’en zone franc !

En somme, le surplus d’attractivité économique que les autorités politiques et monétaires imputent à la « stabilité monétaire » est inexistant d’un point de vue empirique.

  • L’envers de la « stabilité monétaire » –

Cette « stabilité monétaire », devenue la dernière ligne Maginot des pro-CFA, comporte des contraintes et des coûts énormes ordinairement passés sous silence. Elle place les pays africains dans la trappe de l’extraversion économique. Tout d’abord, l’arrimage – fixe et non ajustable – à l’euro prive les deux zones CFA de la possibilité d’utiliser le taux de change pour s’ajuster en cas de choc économique. En de telles circonstances, le principal moyen d’ajustement est la « dévaluation interne » : la réduction des dépenses publiques, la baisse du niveau de vie des populations ainsi que la faillite des petites et moyennes entreprises. Autrement dit, la « stabilité monétaire » tend à se traduire par une instabilité du point de vue de l’activité économique et de l’emploi.

Ensuite, l’arrimage à une monnaie forte pénalise la compétitivité-prix des exportations et facilite les importations au détriment de la production locale. La BCEAO reconnaît elle-même dans le tome 3 de son histoire de l’UEMOA que le franc CFA a été surévalué dans des proportions variables des années 1960 jusqu’à 1994, ce qui dit-elle a « fortement entamé la compétitivité de la zone dans la mesure où les coûts de production restaient élevés ». La situation s’est empirée avec l’arrivée de l’euro dont l’ascension prodigieuse vis-à-vis du dollar au milieu des années 2000 a par exemple précipité la faillite des agriculteurs africains, notamment les producteurs de coton. En effet, quand l’euro prend de la valeur vis-à-vis du dollar, le franc CFA fait de même. Du coup, les recettes d’exportation que les pays africains reçoivent en dollars baissent lorsqu’elles sont converties en francs CFA. Au niveau macroéconomique, les effets de la surévaluation du franc CFA sont visibles pour les pays non producteurs de pétrole et non riches en ressources agricoles. Le Niger, le Bénin, le Burkina Faso et le Mali n’ont jamais connu une seule année d’excédent commercial depuis leur indépendance. Le Sénégal n’a plus connu d’excédent commercial depuis 1966. Autrement dit, ces pays sont placés dans une situation d’endettement extérieur structurel. Puisqu’ils ne peuvent pas dégager d’excédents commerciaux durablement, ils ne pourront jamais payer leur dette extérieure. Ils sont ainsi obligés de dépendre de l’aide au développement et de brader leurs ressources. Il est d’ailleurs curieux que le gouvernement et le patronat français qui n’ont eu de cesse de critiquer la cherté de l’euro depuis deux décennies viennent souvent dire aux Africains que l’arrimage à l’euro est une bonne chose pour eux. « La surévaluation de l’euro par rapport au dollar est une erreur économique grave. […] Continuons comme cela et on ne pourra plus fabriquer un seul Airbus en Europe parce que le dollar sera si bon marché qu’on ira les faire fabriquer aux États-Unis », disait Nicolas Sarkozy en 2006. Quand Airbus souffre de la cherté de l’euro, on n’imagine aisément le calvaire des agriculteurs et des industriels africains.

Par ailleurs, pour défendre la parité fixe vis-à-vis de l’euro, un rationnement du crédit bancaire est souvent nécessaire. En effet, pour la BCEAO et la BEAC, plus de crédits bancaires = plus d’importations = moins de réserves de change = plus de pression pour défendre la parité CFA-euro. Malgré des marges de manœuvre limitées, les banques commerciales, étrangères pour l’essentiel, préfèrent prêter peu avec des taux d’intérêt élevés. Elles ne financent que très peu l’activité économique. Ce que reconnaît le FMI dans un récent rapport sur l’UEMOA, zone qu’il qualifie de credit-constrained. Au Togo, par exemple, l’agriculture qui emploie 60% de la main-d’œuvre ne reçoit qu’1% des crédits bancaires. De même, le secteur productif de la Guinée-Bissau en 2017 n’avait reçu que 39,5 milliards de francs CFA de crédits bancaires, soit beaucoup moins que les 52,8 milliards de francs CFA de prêts que la BCEAO a accordés la même année à ses employés (3500 environ). Il faut comprendre que dans les économies capitalistes qui sont des « économies monétaires de production », la création de monnaie (création « ex nihilo » d’un pouvoir d’achat nouveau par l’octroi d’un crédit bancaire) est une condition de la production. Sans croissance de l’offre nette de crédits, il ne peut y avoir de croissance économique durable. Ce rationnement du crédit bancaire aux gouvernements, entreprises et ménages de la zone franc justifie l’endettement des gouvernements de la zone franc en monnaies étrangères.

Enfin, le principe de libre transfert facilite dans une certaine mesure les sorties de capitaux. Pour prendre le cas du Cameroun, les flux financiers illicites entre 1970-2008 ont représenté 13 fois le montant de sa dette extérieure.

En résumé, l’autre face de la « stabilité monétaire » c’est la paupérisation comme mode d’ajustement en cas de crise économique, l’absence de compétitivité à l’export, l’absence de financement bancaire de l’activité économique et les sorties de capitaux. Avec le franc CFA, il est donc impossible de mener une politique de mobilisation des ressources locales et une politique d’industrialisation cohérente. Souvent l’on entend dire que les pays africains doivent d’abord s’industrialiser et ensuite seulement évoquer la question monétaire. Il s’agit là d’un point de vue profane : comment s’industrialiser si le système bancaire ne finance pas la production et que vous avez une monnaie trop forte qui pénalise vos exportations ?

Au vu de tout ceci, il n’est pas surprenant que 9 des 14 pays utilisant le franc CFA soient classés parmi les pays les moins avancés (PMA) alors que quatre parmi les cinq autres (Gabon, Cameroun, Côte d’Ivoire et Congo) avaient en 2016 un revenu réel par habitant inférieur à celui qu’ils avaient dans les années 1970-1980 ! Les récentes performances économiques de la Côte d’Ivoire et du Sénégal ne doivent donc pas faire illusion. C’est une croissance de rattrapage « à rebours ». En 2016 le Sénégal avait le même revenu réel par habitant qu’en 1960 tandis que celui de la Côte d’Ivoire était inférieur d’un tiers au meilleur niveau qu’elle avait obtenu en 1978 !

Maintenir le franc CFA c’est souscrire une assurance sous-développement. En sortir n’est pas une garantie de développement. Car si la souveraineté sur l’instrument monétaire est primordiale, elle ne suffira pas s’il n’y a pas de souveraineté sur les autres instruments, sur les politiques publiques et sur les ressources. Depuis 1970, des économistes de premier plan comme Samir Amin, Mamadou Diarra et Joseph Tchundjang Pouemi ont réfléchi à des plans de sortie du franc CFA dans la solidarité panafricaine : ils n’ont jamais été entendus et leurs travaux sont toujours inconnus des décideurs politiques et des intellectuels africains. Il est temps sans doute de redécouvrir la parole de ces esprits éclairés.

S’il y a un point également à retenir, c’est le suivant : on ne connaît pas d’exemple de pays anciennement colonisé qui se soit un tant soit peu développé sans avoir une monnaie nationale. Quand un leader politique trouve des prétextes pour justifier le maintien du franc CFA, il admet implicitement son impuissance à gérer une monnaie nationale. Or, un gouvernement qui ne peut pas gérer une monnaie nationale ne peut pas, à l’évidence, hisser son pays au rang de nation industrialisée.

Quant au projet de monnaie unique CEDEAO, quels que soient ses mérites ou ses défauts, il représente pour l’instant plus un subterfuge permettant aux chefs de l’Etat de l’UEMOA de calmer les ardeurs des mouvements contre le franc CFA qu’une réelle alternative. En 2016, le Nigéria a exigé comme préalable que les pays de l’UEMOA fournissent un plan de divorce d’avec le Trésor français. A ce jour, aucun des chefs d’Etat concernés ne s’est prononcé là-dessus et encore moins exécuté.

Comme on le voit, la problématique du franc CFA dépasse les enjeux strictement économiques. Elle pose la question de la sélection démocratique de dirigeants au service de leurs peuples et celle du panafricanisme comme projet de libération.

PAR NDONGO SAMBA SYLLA ET FANNY PIGEAUD

  • Fanny Pigeaud est journaliste et écrivaine française, auteure entre autres, de « France-Côte d’Ivoire : une histoire tronquée », Vent d’ailleurs, 2015.
  • Ndongo Samba Sylla est un économiste du développement sénégalais. Il est l’auteur entre autres, de « La Démocratie contre la République. L’autre histoire du gouvernement du peuple », L’Harmattan, 2015.

Les deux auteurs ont coécrit « L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA », La Découverte, Paris, 2018.

Laisser un commentaire