L’Afrique et l’Arabie Saoudite, pour le meilleur et pour le pire

Avec des réserves de son fonds souverain qui avoisine les 2000 milliards de dollars, l’Arabie Saoudite, qui a décidé de sortir du tout-pétrole, cherche des opportunités d’investissement rentables. L’Afrique est l’une des options pour les ambitions saoudiennes. Une nouvelle dynamique stimule les relations économiques et diplomatiques des deux parties. Inventaire.

Récemment, l’actualité internationale a été marquée par l’affaire de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en Turquie. Alors que le royaume est pointé du doigt par la communauté internationale et se retrouve de plus en plus isolé, il apparait qu’il peut toujours compter sur une partie de l’Afrique. Djibouti, la Mauritanie, le Soudan du Sud et la Somalie et l’Ethiopie ont officiellement déclaré leur soutien et leur fidélité à Riyad. Un communiqué du ministère sud-soudanais a salué la position de l’Arabie saoudite pour désamorcer la crise en la qualifiant d’honorable et a assuré le royaume de « son engagement en faveur de relations solides ».

Djibouti, la Mauritanie, le Soudan du Sud et la Somalie et l’Ethiopie ont officiellement déclaré leur soutien et leur fidélité à Riyad.

De son côté, note le New Times, le vice-premier ministre éthiopien s’est assis à côté du prince héritier Mohammed Ben Salmane, lors Forum saoudien de l’investissement que beaucoup de pays ont évité. Les deux hommes ont échangé une poignée de main ostensiblement chaleureuse.

L’Islam au service d’un positionnement géostratégique

L’Arabie Saoudite s’appuie tout d’abord sur les liens idéologiques qu’elle entretient avec certains Etats africains pour y assurer sa présence économique et politique. Les 450 millions de musulmans que compte le continent africain sont une cible de choix pour Riyad.

 

Dans un premier temps, les investissements saoudiens en Afrique se sont concentrés sur les infrastructures religieuses. En Egypte, par exemple, le nombre de mosquées est passé de 3283 en 1968 à 5000 en 1980, principalement grâce au financement tiré des revenus des hydrocarbures saoudiens. A Bamako, au Mali, ce chiffre passe de 41 en 1961 à 205 en 1985. La Mosquée du Roi Fayçal à Conakry (21,3 millions de dollars), ou encore celle du même nom au Tchad (16 millions de dollars) sont autant d’illustrations de l’implantation du royaume dans les pays africains, à majorité musulmane ou non. Selon une étude datant de 2002, en 1980, sur 1854 ONG en Afrique, 7,4% étaient islamiques et, pour la plupart d’entre elles, financées par le royaume. En l’an 2000, ce chiffre est passé à 5896 dont 15,1% d’ONG islamiques.

L’Afrique comme un nouveau pôle d’investissement

Aujourd’hui, les investissements de l’Arabie Saoudite en Afrique sont davantage tournés vers ses intérêts économiques visant, entre autres, à lui permettre de diversifier une économie pétro dépendante. Dans un second volet, le royaume cherche à profiter des opportunités qu’offre le boom économique et démographique prévu en Afrique.

Malgré la difficulté d’accéder aux données du commerce entre l’Afrique et l’Arabie Saoudite, les experts indiquent que le secteur connait un nouveau pic de dynamisme depuis les années 2000. En 2016, la part des investissements directs étrangers de l’Arabie Saoudite ont représenté 3% des capitaux de l’ensemble des investissements directs étrangers en Afrique, soit 2,7 milliards de dollars alors que, dix ans plus tôt, ils ne constituaient que 1% des IDE en capitaux injectés sur le continent. Cette même année, le royaume se plaçait au même niveau que Singapour ou le Japon, loin derrière la Chine qui en comptait pour 36%, soit 33,2 milliards de dollars.

Toutefois, même si pour l’Afrique, l’Arabie Saoudite reste un source d’investissement direct étranger relativement modeste, la progression est sensible, en particulier dans le secteur agricole. Le pays du Golfe persique achète des milliers d’hectares de terres arables sur le continent, à travers le programme Initiative for Saudi Agricultural Investment Abroad exhortant les Saoudiens à acheter des terres hors du territoire national pour la production agricole. A cet effet, près de 10 000 hectares de terres ont été loués en Ethiopie par la société Saudi Star tandis que d’autres ont été achetés dans plusieurs pays tels que le Soudan ou la Mauritanie.

Le pays du Golfe persique achète des milliers d’hectares de terres arables sur le continent, à travers le programme Initiative for Saudi Agricultural Investment Abroad.

Les investissements de l’Arabie Saoudite sont principalement distillés à travers le Fonds saoudien de développement (FSD) qui n’impose généralement aucune condition macroéconomique, politique ou sectorielle aux gouvernements qu’il aide.

A travers ce fonds, le royaume investit également dans le développement des activités privées sur le continent, notamment dans le secteur bancaire. A cet effet, la Banque islamique de développement (BID), créée en 1981 et dont le capital autorisé est d’un milliard de dollars, est l’un des principaux instruments du royaume dans ce domaine.

BID

Banque Islamique de Développement.

Les investissements saoudiens dans le secteur bancaire se font également sur le continent à travers plusieurs institutions telles que la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA). En mars 2015, la Banque avait déjà injecté 4,7 milliards de dollars dans 593 projets et 628 opérations d’assistance technique depuis sa création en 1973.

En Afrique, le FSD crée des banques, des sociétés d’investissement et des sociétés de solidarité dans lesquelles elle dispose généralement de 51% du capital.

L’année 2018 a par ailleurs enregistré un accroissement des projets d’investissement du royaume sur le continent dans un contexte de repositionnement géostratégique des Etats Unis et de la Chine. Ainsi, en janvier dernier, le FSD a signé avec Investment Managers Limited (IIML), la branche de capital-investissement du Groupe IL&FS, un accord pour la création d’un fonds d’infrastructures de 1 milliard de dollars axé sur l’Afrique. S’appuyant sur les principes de la Charia, il devrait cibler les secteurs des soins de santé, des transports, des services publics, de l’électricité et des télécommunications.

En mars, lors d’une visite du prince saoudien Mohamed Ben Salmane en Egypte, les deux pays ont décidé de mettre en place un fonds d’investissement commun de 10 milliards $ qui servira au développement d’une « méga-ville » de plus de 1000 kilomètres carré dans le Sud du Sinaï.

 

10 milliards de dollars à la clé.

Plus tard en juillet, le gouvernement saoudien a annoncé qu’il s’appuiera sur le FSD pour injecter 10 milliards de dollars dans l’économie sud-africaine. Les énergies et autres secteurs stratégiques sont visés par ce programme d’investissements, selon Pretoria.

Plus tard en juillet, le gouvernement saoudien a annoncé qu’il s’appuiera sur le FSD pour injecter 10 milliards de dollars dans l’économie sud-africaine.

Par ailleurs, outre le FSD, le royaume compte s’appuyer sur une partie de son fonds souverain de 2000 milliards, pour s’ériger en financier de premier plan pour le secteur privé africain. Les investissements du fonds, prévus à hauteur de 400 millions de dollars, devraient générer des taux de rentabilité compris entre 8% et 9%.

Les pays africains : des alliés diplomatiques de choix ?

En juin dernier, au cœur d’une nouvelle crise diplomatique entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, marquée par les accusations selon lesquelles le Qatar financerait le terrorisme, l’Arabie Saoudite a demandé à de nombreux pays africains de rompre les liens avec son frère ennemi.Immédiatement, six pays se sont exécutés à savoir le Niger, la Mauritanie, le Sénégal, le Tchad, l’Egypte et Comores. Comme le précise Le Monde, Djibouti a, quant à lui, réduit le personnel de son ambassade au Qatar.

Le quotidien fait remarquer que deux moyens de pression sont entrés en ligne de compte : l’arrêt potentiel de l’aide et les menaces à peine voilées de complications dans l’obtention de visas pour le pèlerinage à La Mecque.

Plus récemment, c’est l’affaire Khashoggi qui a montré la solidité des relations entre ces pays d’Afrique et le royaume saoudien. A cet effet, alors que l’opinion publique internationale tançait le gouvernement saoudien, la Mauritanie (qui avait déjà été l’un des premiers soutiens du royaume dans sa brouille avec le Canada) a été la plus prompte à afficher son soutien au royaume.

A cet effet, alors que l’opinion publique internationale tançait le gouvernement saoudien, la Mauritanie a été la plus prompte à afficher son soutien au royaume.

D’ailleurs, au lendemain de la reconnaissance par le royaume de son implication dans l’assassinat du journaliste, le gouvernement mauritanien réitérait sa confiance « en la justice saoudienne, en sa capacité et en sa volonté de parvenir à dévoiler toutes les circonstances qui ont entouré l’incident et à punir ceux qui l’ont mené ».

 

La Mecque.

Le soutien diplomatique «inébranlable » de ces pays africains trouve ses causes dans le positionnement en tant que «leader idéologique», de l’Arabie Saoudite qui pour de nombreux pays africains à dominante musulmane représente d’abord la terre de l’Islam. La menace de Riyad de « compliquer l’obtention des visas pour le pèlerinage à La Mecque » pour les pays qui pourraient envisager de ne pas le soutenir dans la crise avec le Qatar, souligne le poids religieux du Royaume sur certains pays africains.

La menace de Riyad de « compliquer l’obtention des visas pour le pèlerinage à La Mecque » pour les pays qui pourraient envisager de ne pas le soutenir dans la crise avec le Qatar, souligne le poids religieux du Royaume sur certains pays africains.

D’un autre côté, les investissements, modestes mais croissants, du royaume dans ces pays, justifie également cet alignement presque spontané en cas de brouille ou de crise diplomatique.

Alors que le continent africain est secoué par une vague terroriste sans précédent, le royaume saoudien semble également vouloir se positionner en tant que partenaire indispensable pour contrer le phénomène. Cependant, le fondement wahhabite de la plupart des mouvements terroristes qui sévissent dans la région du Sahel jette un doute sur la sincérité de cet accompagnement. Le wahhabisme étant l’un des principaux produits d’exportation de l’Arabie saoudite sur le continent africain, les autorités saoudiennes peinent à crédibiliser leur démarche anti-terroriste.

En dépit de ces critiques, le gouvernement saoudien multiplie les engagements pour augmenter la résilience des Etats africains face au terrorisme. A cet effet, en décembre 2017, le royaume a annoncé une enveloppe de 100 millions de dollars sur les 423 nécessaires au déploiement de la force G5 Sahel (force regroupant le Burkina Faso, la Mauritanie, le Tchad, le Mali et le Niger dans le cadre de la lutte contre les djihadistes dans le Sahel). En collaboration avec l’Agence française de développement (AFD), le FSD a aussi annoncé un investissement de 200 millions d’euros dans des projets de développement au Sahel.

On comprend dès lors que certains pays africains aient tout intérêt à s’attirer les faveurs d’un allié aussi important, quitte à le soutenir, même dans des conditions parfois inconfortables, sur le plan diplomatique.

Moutiou Adjibi Nourou, Olivier de Souza  –(Ecofin Hebdo) –

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