GRANDE INTERVIEW – Ndiawar Soumaré : « Ce dont le Sénégal a besoin ce sont des industries, beaucoup d’industries »

Pour la grande interview du mois, AfriAct s’est entretenu avec l’économiste et juriste sénégalais spécialiste des relations internationales, Ndiawar Soumaré, leader du mouvement ‘Forces du Sénégal ‘. Il apporte un éclairage de l’échiquier politique sénégalais, des programmes économiques du Président Macky Sall, du dumping agricole américain et européen en Afrique francophone… Enfin il livre des solutions pour une meilleure équité judiciaire, avec notamment la suppression des immunités parlementaire et ministérielle au niveau national.

Monsieur Soumare, c’est avec plaisir que nous revenons vous rencontrer près de deux ans après notre première interview pour faire le tour de l’actualité sénégalaise, africaine et internationale.
Un livre et un homme sont depuis quelques semaines au centre de la vie politique sénégalaise. Il s’agit du leader du Pasteef Ousmane Sonko et du livre ‘Solutions’. En tant que professeur de politiques économiques, comment appréciez-vous ce livre ?

C’est un bon livre car il apporte une réflexion et propose des solutions pour de nombreux domaines de la vie nationale.  Personnellement je retiens deux choses fondamentales de ce livre : souveraineté monétaire, souveraineté financière. Car ce sont les éléments au cœur de notre action au sein de ‘Forces du Sénégal’.
En effet, sans le contrôle de ces deux instruments de la  politique économique, il est illusoire de parler de développement économique. D’ailleurs le gouvernement sénégalais, et plus largement les gouvernements d’Afrique francophone, ne parlent plus de développement. Ils ont totalement abdiqué face au rouleau compresseur des institutions financières internationales sous contrôle occidental (français, britannique et américain principalement). Nos gouvernements en sont réduits à  promettre l’émergence, notion floue devenue très à la mode, mais qui n’est en fait, qu’une pâle copie des plans d’ajustement structurel initiés dans les années 80. C’est à dire la mise sous contrôle de notre économie aux mains des grandes entreprises françaises principalement.
Ce livre reprend et médiatise des solutions que proposent les  panafricanistes depuis des années pour mettre un terme au pillage de nos économies avec la complicité des gouvernements d’Afrique francophone. Et ça, ça dérange la vieille classe politique sénégalaise habituée à profiter du système et se taire.

De quelles solutions parlez-vous ?

Une prise de contrôle effective de la BCEAO par nos gouvernements et une orientation de sa politique vers le développement de nos entreprises et de nos économies, la fermeture des bases militaires étrangères sur notre territoire national, la suppression des institutions inutiles et dépensières comme le HCCT, le CESE…
La diminution et le contrôle de la caisse noire du président de la République et la suppression des autres caisses noires (comme celle détenue par le président de l’Assemblée nationale).
Au sein de ‘Forces du Sénégal’ nous allons plus loin en proposant la suppression de l’immunité parlementaire ici au Sénégal. L’immunité de nos parlementaires ne serait plus valable qu’à l’étranger. Aucune immunité ne couvrira plus les députés au niveau national.
C’est pareil pour les ministres qui répondront désormais des actes de leur gestion devant les tribunaux ordinaires. C’est cela l’équité judiciaire ! Quand on gère des deniers publics, on doit pouvoir en rendre compte publiquement. La Haute cours de justice ne jugera plus que les hautes trahisons. Cela sera accompagné par la fin de toute prescription sur les détournements de deniers publics.
Pour renforcer l’égalité des citoyens devant la justice, nous proposons aussi que tout citoyen soit désormais représenté au cours d’un procès par un seul avocat. C’est la campagne que  nous avons dénommé « un citoyen,un avocat ». Fini les procès où ceux qui pillent les derniers publics se présentent au procès avec une dizaine d’avocats payés par les fonds détournés.

Pourquoi ya t-il ce tir groupé des partisans du pouvoir sur Ousmane Sonko ?

Il se présente comme un candidat anti- système, un patriote. Et ça la classe politique qui est là depuis des décennies ne supporte pas. Souvenez-vous déjà à l’époque comment le Président Senghor avait manœuvré pour empêcher Mamadou Dia et Cheikh Anta Diop d’exister sur la scène politique nationale. C’est le même combat des patriotes contre les préfets français en Afrique francophone.
Sonko a bénéficié du système administratif pendant de longues années, il en est sorti en refusant tout compromis, comme l’a fait l’ancien ministre Thierno Alassane Sall, comme le commissaire Keita sous le magistère de Abdoulaye Wade.. ce sont des Sénégalais qui à un moment donné ont su dire basta, ça suffit ! car ils se sont rendus compte que le système n’était pas au service du plus grand nombre, mais d’un petit nombre totalement inféodé à la petite élite militaro- industrielle  qui dirige la France.
Sonko dérange aussi car le pouvoir actuel qui croyait n’avoir plus personne en face (car Khalifa Sall est écarté, le PDS en lambeaux et sans candidat d’envergure, Idrissa Seck en chute libre, le PS et l’AFP affaiblis et ligotés) se trouve confronté à un jeune qui attire tous les déçus du système Sall.
Enfin Sonko est la partie émergée d’un ras-le-bol général envers cette classe de politiciens opportunistes qui n’apportent rien au pays. Tous ceux qui étaient avec Abdou Diouf, puis Abdoulaye Wade sont aujourd’hui avec le président Macky Sall. Il ya quelque chose de malsain dans ce système.
Les Sénégalais l’ont compris, c’est ce qui explique ce rejet général du système actuel, qui se manifeste par un rejet du Président Sall.

Qu’est-ce qui dans la politique du président Macky Sall justifie ce Ras-le-bol généralisé ?

La première chose qui a braqué les positions à été le refus de l’actuel Président de faire un mandat de cinq ans comme il l’avait promis une dizaine de fois. La saignée à commencé à partir de là ! Et le tour de passe-passe, en voulant faire croire que l’avis du Conseil constitutionnel valait décision, a convaincu les plus téméraires que ce régime présidentiel fort ne ferait rien vers plus d’équité.
Enfin le procès Karim Wade et sa grâce rocambolesque, le procès Khalifa Sall, et l’emprisonnement de nombreux leaders politiques ont donné l’impression d’une manipulation de la justice par le pouvoir exécutif. La bataille médiatique a été mal menée par le pouvoir actuel. Résultat : ces procès qui se voulaient comme une opération main-propre, se sont retournés tel un boomerang contre le pouvoir actuel. Et les dossiers « sous le coude » ont fini par convaincre les plus sceptiques.

Le PSE n’est-il pas en mesure de booster la croissance de l’économie sénégalaise ?

Le PSE est un ensemble de programmes sectoriels qui apporte des améliorations dans de nombreuses zones du pays, par l’électrification, la construction d’écoles, de routes goudronnées ou non…
Au niveau macro économique, il n’apporte pas grand chose car les programmes qui accaparent la plus grande masse financière, ont été donné à des entreprises étrangères. Ce qui n’a pas permis de relancer l’économie par l’injonction de revenus en direction des Sénégalais. Le TER, présenté comme une opération visant à sauver l’usine d’Alstom en France, en est caractéristique: La France nous prête des fonds (entre 560 et 1200 milliards de francs CFA, personne ne sait exactement), nous reinjectons ces fonds en France en passant commande à une entreprise française (Alstom) qui risquait la faillite. La France sauve son industrie et vient imposer sa domination sur ce secteur sénégalais. C’est pareil pour l’autoroute à péage.
C’est ce schéma qui est imposé aux gouvernements d’Afrique francophone depuis les indépendances. Pourquoi l’Etat sénégalais n’a pas installé ici les usines de fabrication de ces wagons, comme l’ont fait les pays d’Afrique de l’est avec la Chine ? Pourquoi une cinquantaine de km d’un Train Express Régional nous coûte-il autant, alors qu’au Nigeria un TGV sur 200 km a coûté moins de 600 milliards de francs CFA ? Un audit sera forcément fait lorsqu’il y aura un changement de régime. C’est pareil pour le pétrole avec les différents blocs concédés à Petrotim et Timis.

Le pôle urbain de Diamniadio sera t-il en mesure de désencombrer Dakar ?

Ce sera un prolongement des activités de Dakar car il se situe à la gorge de Dakar. On y retrouve de belles structures très gourmandes en fonds de fonctionnement comme le CCIAD, Dakar Aréna, cité ministérielle, une gare, des habitations… Aucune grande industrie en mesure de booster l’économie sénégalaise ! Or ce dont le pays a besoin, ce sont des industries et beaucoup d’industries. C’est la continuation de la politique d’investissement dans des grands œuvres de prestige, qui a caractérisé les pays d’Afrique francophone, qui accentue le niveau de  l’endettement et renforcera le diktat des bailleurs de fonds sur les actions de nos gouvernements et la main mise des grands groupes étrangers sur notre économie.
Le courage aurait été d’aller plus loin pour installer ce pôle urbain. Certains avaient proposé Ngaye qui est une zone économique très dynamique et qui aurait bénéficié de nouvelles structures plus fonctionnelles. Je répète, ce dont ce pays a besoin ce sont des industries. Au sein de ‘ Forces du Sénégal’, nous proposons une industrie pour chaque région du pays. Ce qui permettra de mettre beaucoup plus de sénégalais au travail, donc de diminuer considérablement le chômage de toutes les franges de la population sénégalaise. Et surtout de distribuer des revenus supplémentaires considérables, et de tendre vers une hausse de l’épargne des Sénégalais. Et donc un investissement plus grand des entreprises. L’exemple sud coréenne doit nous inspirer. l’Etat sénégalais doit reprendre en main les secteurs miniers et pétroliers. Il faut renégocier tous ces mauvais contrats miniers et pétroliers et y inclure d’abord l’intérêt national. Les matières premières sénégalaises doivent d’abord profiter aux sénégalais. Les grands groupes qui ne veulent pas de ce principe seront remplacés par d’autres. 

Vous êtes un juriste spécialisé en questions internationales, la loi sur le parrainage est-elle une bonne chose ?

Le moment et la manière dont cette loi a été présentée et votée pose problème. C’est un calcul politique qui malheureusement n’a servi qu’à installer le pays dans une campagne électorale permanente. Et dans une certaine mesure, cela affecte le secret du vote. Donc c’est une mauvaise loi, dont nous proposons la suppression purement et simplement.
Dans le système dit démocratique qui est le nôtre, la liberté d’association est reconnue par la constitution. Donc il est tout à fait normal qu’il y ait des centaines d’associations politiques et apolitiques. C’est le ventre du système démocratique ! C’est preuve d’une vitalité associative et donc de la vie démocratique.
Le Président Sall en a profité, car après avoir démissionné du PDS, il a bénéficié de cette loi sur la liberté d’association pour créer l’APR et ensuite conquérir le pouvoir. Pourquoi vouloir maintenant empêcher d’autres d’en faire autant ? Juste pour dire que c’est un faux débat que de chercher à limiter le nombre d’associations politiques et de candidatures à l’élection présidentielle. Il faut, dans le système actuel, faire recours au bulletin unique tout simplement, en attendant le vote électronique.

L’ouverture du marché avicole sénégalais à la concurrence internationale, une décision à saluer ?

C’est une décision à déplorer ! C’est un secteur dynamique où la croissance est en perpétuelle hausse. Pour une fois qu’il y a un secteur national qui marche, le gouvernement, sous prétexte de respecter les règles de l’OMC, à décidé de sacrifier ce secteur en la mettant sous domination des firmes multinationales européennes. Cet excès de zèle du gouvernement n’a pas encore livré tous ses secrets. La faiblesse de nos leaders lors des négociations justifie cette ouverture à la concurrence de ce marché. En négociation, nous qualifions cela de stratégie strictement dominée car toutes les autres stratégies donnent de meilleurs résultats.
L’Union Européenne comme les États-Unis d’Amérique ne respectent aucunement les règles de l’OMC. Ils subventionnent leurs agriculteurs depuis des décennies au mépris de toutes les règles du commerce international. Parallèlement ils ont multiplié les barrières (création de normes…) à l’entrée de leurs marchés pour empêcher la concurrence internationale.
Ils viennent ensuite imposer à nos faibles dirigeants l’ouverture sauvage des secteurs d’activité qui les intéressent. De plus, l’actuel Président américain Donald Trump, s’attèle depuis son arrivée au pouvoir à imposer unilatéralement des surtaxes aux produits étrangers en mesure de concurrencer les produits américains. Où est l’OMC ? Arrêtons de nous cacher la vérité, le marché avicole sénégalais doit être protégé. Il n’y a pour le moment aucune autre alternative. Il faut fermer ce marché et laisser les producteurs sénégalais se renforcer et atteindre les tailles nécessaires à affronter la concurrence internationale.

L’arrivée d’Auchan au Sénégal a créé quelques remous…

Effectivement les commerçants se sont sentis menacés, en raison des prix pratiqués par cette enseigne, et par la stratégie de pénétration qu’elle a déployé. En effet Auchan a adapté sa taille en fonction de la zone où elle s’installe ici au Sénégal : de grandes ou de petites surfaces en fonction du quartier. Les petits commerces craignent pour leur survie.
Ici au Sénégal, nous avons l’habitude de produits frais, avec l’arrivée d’Auchan nous passerons forcément aux surgelés et autres conserves. C’est la mondialisation ! Le gouvernement sénégalais, face à ses géants de la grande distribution, doit surtaxer tous les produits agricoles subventionnés en provenance de l’Europe et vendus par Auchan. Et ensuite imposer à Auchan de se fournir sur le marché local pour des produits précis comme le poulet, certains fruits (mangues..) et légumes (oignons) …

AfriAct Magazine

AfriAct.com  — Novembre2018 —

Une pensée sur “GRANDE INTERVIEW – Ndiawar Soumaré : « Ce dont le Sénégal a besoin ce sont des industries, beaucoup d’industries »

  • 23 octobre 2018 à 18 h 44 min
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    Très bonne analyse. On a besoin d’hommes comme le professeur Soumaré pour diagnostiquer les maux dont souffre ce pays et plus largement le continent africain. Si un homme avertit en vaut deux, qu’es ce donc un peuple informé?

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