Gabon: un putsch qui fait pshitt

Lundi, des soldats ont pris d’assaut le bâtiment de la radio-télévision nationale et appelé à l’insurrection dans un message diffusé sur le Web. Leur leader, commandant adjoint de la garde républicaine, a été arrêté. Deux autres militaires ont été abattus.

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Que s’est-il réellement passé lundi à Libreville ? La situation y restait particulièrement confuse en fin de journée, alors que la capitale gabonaise venait de vivre une journée inédite : la première tentative de coup d’Etat de son histoire. Pourtant, dès le milieu de la matinée de lundi, le porte-parole du gouvernement, Guy-Bertrand Mapangou se voulait rassurant, affirmant que les «cinq petits plaisantins» qui s’étaient emparés du siège de la télévision, à l’aube, pour diffuser un appel au soulèvement contre les autorités, avaient été rapidement neutralisés. «Quatre ont été arrêtés et un est en fuite», avait-il assuré. Mais en fin de journée, la radio et la télévision gabonaise (RTG) n’avaient toujours pas repris leurs programmes, Internet restait coupé, et les interlocuteurs joints par téléphone à Libreville soulignaient pour leur part que «la situation était loin d’être sous contrôle». La présidence, elle, assurait l’inverse : le chef du groupe «a été arrêté» et deux putschistes ont été «abattus».

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«On a entendu le porte-parole du gouvernement. Il a parlé au téléphone à des médias français. Comment se fait-il qu’aucun officiel ne soit allé s’adresser aux Gabonais à la radio si elle n’est plus aux mains des putschistes ?» s’interroge ainsi un habitant de la capitale. Lequel comme beaucoup d’autres n’osait toujours pas, en fin de journée, sortir dans la rue, «alors que ça tire et que les policiers circulent surarmés en pick-up pour empêcher les gens de manifester». Lundi soir, le quartier des Cocotiers où se trouve le siège de la radio mais aussi l’Assemblée nationale étaient ainsi toujours totalement bloqués. Et «les cinq petits plaisantins» invisibles depuis leur étonnante communication, diffusée à l’aube.

«Prévisible»

Se réclamant d’un obscur «mouvement patriotique des jeunes des forces de défense et de sécurité du Gabon», un jeune lieutenant-colonel, encadré de trois camarades en armes, a martelé dans la vidéo qu’il voulait déjouer «les manœuvres, manipulations et théâtralisations» en cours dans le pays, depuis que l’état de santé du président Ali Bongo s’est subitement dégradé, fin octobre.«Il est temps de prendre notre destin en main», s’écrie le lieutenant-colonel Kelly Ondo Obiang, n’hésitant pas à interpeller ses concitoyens avec une énergie manifeste : «Si vous êtes en train de manger, arrêtez ! Si vous êtes en train de prendre un verre, arrêtez ! Si vous dormez, réveillez-vous !»

Un appel à la mobilisation pas vraiment suivi, alors que la situation restait opaque, entre tirs entendus et rumeurs constantes. Mais même dans un pays qui n’avait jamais connu de coup d’Etat, rares sont ceux qui ont été totalement étonnés par cette tentative de prise du pouvoir. «C’était prévisible, car que reste-t-il au peuple après des élections constamment truquées et des manifestations systématiquement réprimées, pour déloger des dirigeants impopulaires qui s’accrochent au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle ?» s’interroge Laurence Ndong, enseignante gabonaise exilée en France et membre du collectif «Tournons la page».

La gabegie de la famille d’Ali Bongo, fils d’Omar et au pouvoir depuis 2009, est connue et largement documentée jusque dans les annales de la justice française. Reste à comprendre qui est ce jeune officier qui a pris l’initiative d’un putsch lundi matin. «Ce n’est pas un petit soldat, contrairement à ce que veulent faire croire les autorités. C’est le commandant adjoint de la garde d’honneur au sein de la garde républicaine. Il fait donc partie de l’élite qui protège la famille Bongo», explique encore la chercheuse.

«Manigances»

Une fronde d’officiers factieux lassés de la dérive de leur pays ? Possible. Et plusieurs dizaines de jeunes Gabonais ont en tout cas voulu y croire en tentant de rallier l’Assemblée nationale dans l’après-midi, comme les y invitait ce chef putschiste encore inconnu la veille. Mais en y regardant de plus près, son message adressé aux Gabonais incités à se «réveiller», ne condamne pas tant Ali Bongo que les «manipulations» et «manigances» qui se joueraient à son chevet. «On ne peut pas exclure totalement que cette tentative de coup, au sort encore incertain, ne soit en réalité le résultat de luttes au sein du pouvoir», suggère ainsi un des interlocuteurs joints à Libreville.

L’AVC dont Ali Bongo a été victime et sa laborieuse convalescence, à Rabat au Maroc, ont déchiré les clans qui se partagent le pouvoir. La Lettre du continent, publication confidentielle sur l’Afrique, a ainsi relaté depuis plusieurs semaines le soap-opera tropical, qui oppose la femme d’Ali Bongo, Sylvia, et ses alliés, au demi-frère du Président, Frédéric Bongo. Un colonel en réalité, en charge des services spéciaux de la garde républicaine. Les officiers putschistes l’ont-ils tenu au courant de leur projet ? Y est-il lié ? Dans le secret, des conflits invisibles déchirent la famille Bongo, réunie à Rabat au chevet du Président.

Dans l’immédiat, Sylvia semble avoir perdu la main au profit de ses rivaux. Mais aussi au profit du roi du Maroc qui verrouille la communication et contrôle la convalescence de son ami Ali, toujours selon la Lettre du continent. Sauf qu’en réalité, ce n’est pas à Rabat mais à Libreville que se joue le sort du régime, comme le démontre cette étrange tentative de coup d’Etat.

Maria Malagardis – Libération –

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