Félix Tshisekedi, le président sous contrôle de la République démocratique du Congo

L’ancien opposant est intronisé chef de l’État jeudi, à l’issue d’une élection orientée par son prédécesseur, Joseph Kabila.

Le manque d’habitude a sans doute créé cette confusion. Pour cette première passation pacifique du pouvoir en République démocratique du Congo, les fonctionnaires ont un peu tâtonné. Un coup d’État, une révolte armée et un assassinat, ces «formules» qui avaient mis fin aux régimes précédents, n’avaient pas préparé à une cérémonie de bon aloi.

Finalement, ce sera jeudi, à partir de 10 heures – ou bien de 12 h 30, rien n’étant encore décidé mercredi – que Joseph Kabila remettra, dans un sourire, les symboles de président à son successeur, Félix Tshisekedi, un ancien opposant. Ce dernier réalisera alors l’ambition de son père, Étienne, militant de toujours, mort il y a presque deux ans. Largement élu le 30 décembre, Tshisekedi fils prêtera serment avant de présider pour cinq ans aux destinées de ce pays qui a besoin de tout. On annonce quelque 24 chefs d’État pour assister à ce moment de l’histoire congolaise.

L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi ne fait pas l’unanimité, pas plus que les conditions de son élection

Cette vitrine d’une démocratie naissante se fissure malheureusement vite. Le parterre des présidents amis pourrait être plus clairsemé que prévu. L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi ne fait pas l’unanimité, pas plus que les conditions de son élection. Officiellement, il a été désigné avec 38 % des voix, selon la Commission électorale (Céni), devant Martin Fayulu (34 %), un autre opposant. Mais ces chiffres ont rapidement été remis en cause, par l’Église catholique d’abord, qui a conduit une mission d’observation électorale, puis par une fuite provenant de la Céni. Ces deux sources font de Martin Fayulu le vrai vainqueur du scrutin avec environ 60 % des suffrages. Et les doutes sur l’honnêteté du scrutin ont gagné les États voisins.

Le 16 janvier, à l’issue d’une réunion exceptionnelle, l’Union africaine (UA) demandait même à la Cour constitutionnelle congolaise de surseoir à la proclamation officielle des résultats. Une telle exigence n’avait jamais été formulée jusqu’à présent par cette instance plutôt conciliante. Le président rwandais, Paul Kagame, et son homologue angolais, Joao Lourenço, semblent avoir été les plus critiques. Flairant le danger, Joseph Kabila a contre-attaqué très vite. Le 18 janvier, au milieu de la nuit, les magistrats de la Cour proclamaient Tshisekedi vainqueur. Dès le lendemain, la Zambie puis l’Afrique du Sud, le poids lourd régional, félicitaient le nouvel élu. Devant le fait accompli, l’UA n’avait d’autre choix que de finalement céder, d’oublier ses pressions et de reconnaître à son tour l’élection. L’Union européenne et les États-Unis, eux aussi longtemps circonspects, ont dit ensuite «prendre acte» de l’élection, sans toutefois envoyer de félicitations.

Inquiètude des voisins

«L’affaire congolaise a créé des fractures au sein de l’UA. L’Afrique du Sud a des intérêts commerciaux importants au Congo et veut passer à autre chose. Le Rwanda et l’Angola redoutent, eux, que la fraude n’engendre la colère, et donc une instabilité qui pourrait rejaillir sur leur pays. Ils vont rester méfiants», analyse un diplomate. Si les voisins angolais et rwandais s’inquiètent, ce n’est pas tant en raison du manque de transparence de la présidentielle, mais de l’opacité totale qui a entouré les législatives et les provinciales.

Ces deux votes, dont les résultats précis n’ont pas été publiés, ont débouché sur un étrange triomphe de la coalition dirigée par le président sortant à la Chambre et sans doute au Sénat. Les députés «kabilistes» y seront largement majoritaires. «Contrairement à une idée reçue, la RDC est un régime parlementaire. Selon la Constitution, le président ne peut rien faire sans le gouvernement, sauf accorder sa grâce et des décorations. La simple désignation d’un fonctionnaire ne peut se faire que sur proposition du gouvernement», souligne le diplomate.

«Les marges de manœuvre de Tshisekedi vont être très réduites», assure un analyste, soulignant qu’il ne disposera que d’une cinquantaine d’élus. Le silence de Félix Tshisekedi ces derniers jours – il n’a pas commenté les déclarations de l’UA et s’est contenté de longues séances de prières – a renforcé le sentiment d’un chef d’État peinant à s’imposer. Dans les mois à venir, il pourrait tenter de se trouver des alliés pour retrouver quelque marge de manœuvre. Mais une alliance avec Martin Fayulu semble improbable. L’homme qui revendique toujours la victoire semble pourtant également désarmé. La tentative, le 21 janvier, de mobiliser la rue en sa faveur a échoué. La coalition de Martin Fayulu a su séduire les électeurs, mais elle ne dispose pas de militants. La cérémonie d’investiture, jeudi, promet donc d’être calme. «Les soucis pourraient venir plus tard. Pour l’instant, les Congolais sont contents de voir Kabila partir. Mais que se passera-t-il quand ils vont se rendre compte que le changement n’est qu’une illusion?», s’interroge un homme d’affaires occidental.

Tanguy Berthemet

Le Monde

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