Étienne Giros : « Ce qui est bon pour l’Afrique est bon pour nos entreprises et réciproquement »

ENTRETIEN. Dans le tumulte des relations économiques entre la France et l’Afrique, le Conseil des investisseurs français en Afrique fait feu de tout bois, en direction d’acteurs sur le continent et en dehors. Son président délégué, Étienne Giros, s’est confié au Point Afrique.

Lettre bimestrielle d’informations en direction de ses membres, rapport annuel « Les entreprises françaises et l’Afrique » édité avec le Moci pour un lectorat de plus de 100 000 personnes en France, baromètre « réalisé à partir d’une enquête auprès des entreprises investies en Afrique », lesquelles présentent « leurs perspectives d’activités sur une période de 3 ans ainsi que leur appréciation de l’environnement des affaires dans une trentaine de pays africains », Guides pratiques sur des thématiques transverses au cœur de métier de ses adhérents, enfin, collection de Cahiers « pour prendre part au débat public sur l’Afrique, améliorer la connaissance des sujets complexes du continent et traiter les thèmes de l’actualité économique » avec compétence et pertinence.

C’est dans cet ordre d’idées que trois ouvrages ont été publiés dans le cadre des Cahiers du Cian. Le premier dirigé par Jean-Michel Huet associé chez BearingPoint a analysé et décrypté la révolution digitale en Afrique, dans un livre préfacé par Stéphane Richard, PDG du groupe Orange. Son titre : Le digital en Afrique : les cinq sauts du numérique. Le deuxième s’est intéressé au dialogue public privé en Afrique. Au-delà du diagnostic dressé, ses auteurs, Patrick Sevaistre, conseiller du commerce extérieur de la France et expert Afrique centrale du Cian, et Jean-Luc Ricci, directeur du développement et de la stratégie de HEC pour l’Afrique, ontproposé une série de réformes afin que s’instaure un véritable climat de confiance entre un État à la fois facilitateur et arbitre et des entreprises ainsi renforcées dans leur apport au développement de l’Afrique. Son titre : Le nouveau pacte africain. Les défis du dialogue Public-Privé. Last but not the least. Les diasporas africaines accélératrices des économies du Continent, qui montre la prise de conscience qu’il y a en France d’une Afrique qui peut être un levier de croissance pour le continent. Écrit par les journalistes Bénédicte Châtel et Anne-Sophie Gentil de CommodAfrica, structure spécialisée dans l’information sur les matières premières, il plonge dans l’univers des 3,5 millions d’Africains de France, dans celui de leurs projets, initiatives entrepreneuriales ou associatives, sans compter celui de leur implication dans les dépenses et investissements réalisés au travers de fonds envoyés en Afrique estimés à 10 milliards d’euros à partir de la France, 70 milliards en provenance de toutes les diasporas africaines disséminées à travers le monde.

Ce sont là autant d’illustrations de la forte implication du Cian dans les questions du continent auxquelles s’ajoutent la récente organisation du Forum Afrique, la publication du baromètre Africa Leads réalisé à partir d’un parcours dans huit pays francophones d’Afrique subsaharienne et du Maghreb par le cabinet Immar sur ce que pensent les leaders d’opinion africains, ainsi que la présence affirmée de l’organisation patronale auprès du Club Efficience à l’occasion notamment du lancement du gotha noir d’Europe qui se veut un écho de parcours inspirants d’Africains de la diaspora. De quoi conduire à un échange avec Étienne Giros, président délégué du Cian.

Le Point Afrique : Le Conseil français des investisseurs en Afrique a publié une enquête sur les diasporas africaines, qu’il présente comme les accélératrices des économies du continent, aux éditions Eyrolles. En quoi les diasporas africaines sont-elles importantes à appréhender pour un organisme comme le Cian  ?

Étienne Giros : Ce livre sur les diasporas est le troisième ouvrage de la collection des Cahiers du Cian, que nous avons lancée en 2017 pour décrire les mutations contemporaines de l’Afrique et participer à la réflexion collective autour des enjeux de demain. L’impact des diasporas a longtemps été négligé, mais aujourd’hui, leur rôle économique commence à être reconnu. L’an passé, les flux financiers envoyés en Afrique par les diasporas ont représenté 70 milliards d’euros, dont près de 10 milliards en provenance de France. C’est nettement plus que l’aide publique au développement ! Ce phénomène est en constante augmentation, puisque ces envois de fonds ont été multipliés par dix en trente ans. Au Cian, nous estimons que ce qui est bon pour l’Afrique est bon pour nos entreprises et réciproquement. Pour que l’Afrique réussisse son développement, et donc que les entreprises françaises se renforcent et consolident leurs positions, il faut qu’un tissu local industriel et de services se déploie, afin de soutenir la croissance, créer de la valeur et sortir de la dépendance aux matières premières. Cela concerne essentiellement les PME et seuls les Africains pourront le faire. C’est ici que la diaspora a son rôle à jouer, à travers les compétences, l’expertise et les sources de financement qu’elle peut apporter et dont elle peut faire bénéficier le tissu africain de PME.

Quelle place donnez-vous à ces diasporas dans votre stratégie d’approche des marchés du continent ?

Nous prônons le partenariat entre entrepreneurs africains et français. Les uns apportent leur enthousiasme et leurs connaissances locales, les autres leur savoir-faire et leurs financements. C’est un vrai partenariat gagnant-gagnant. Et les diasporas sont à cet égard un levier considérable, sur lequel les entrepreneurs qui ne posséderaient pas une connaissance suffisante des marchés africains qu’ils prospectent gagneraient à s’appuyer, c’est le message que nous relayons.

Quelles initiatives avez-vous prises pour encourager leur prise en compte par les entreprises françaises qui partent à la conquête du continent ?

Je n’aime pas trop le terme « conquête », car je suis persuadé que chacun a à gagner dans l’échange, et je sais que les entreprises françaises apportent énormément à l’Afrique, elles créent des emplois, de la richesse primaire, forment, et sont socialement responsables. Cela étant dit, et pour vous répondre, au Cian, nous sommes pratiques. Dès que nous avons connaissance d’un projet ou d’une recherche de partenariat impliquant nos membres, nous essayons de nouer des contacts entre partenaires potentiels. Notre action passe aussi par le plaidoyer – c’est la raison d’être des Cahiers du Cian –, pour partager notre conviction avec le plus grand nombre.

Dans les échanges que vous avez avec les pouvoirs publics, quelle place occupent les diasporas dans la construction de l’action commerciale ?

Il me semble que les pouvoirs publics français sont sur la même longueur d’onde que nous et qu’ils portent un intérêt très élevé à l’entrepreneuriat africain et à la diaspora. Il y a une vraie dynamique qui s’est mise en place avec le président Emmanuel Macron. Sur le plan des symboles, la composition du Conseil présidentiel pour l’Afrique est un signe fort de la volonté d’inscrire la diaspora au cœur d’une relation Afrique–France rénovée. À Lagos, en juillet 2018, lors de l’inauguration du club d’affaires France–Nigeria, le président a décrit l’Afrique comme « une terre d’entrepreneurs qui créent un avenir pour le continent ». Dans cette vision, les diasporas africaines ont leur rôle, et elles seront d’ailleurs mises à l’honneur à Bordeaux, dans les prochains mois lors d’un déplacement présidentiel.

Peut-on dire alors que, désormais, le Cian, c’est : « jamais sans les diasporas africaines ? »

Non, car nous devons aller de l’avant avec nos propres forces, lorsque le calendrier ou les marchés l’exigent. Nous ne pouvons pas attendre. Je dirais plutôt, le Cian, c’est « jamais sans le partenariat franco-africain », pour un intérêt et un bénéfice partagés par les deux parties. C’est alors que les diasporas jouent pleinement leur rôle de trait d’union.

Le Cian a rendu publics le 8 février à l’occasion du Forum Afrique 2019 les résultats du premier baromètre Africaleads des leaders d’opinion africains. Quels sont les principaux enseignements de cette étude, que nous dit-elle de l’Afrique d’aujourd’hui, et de ses relations avec le monde ?

Cette étude a été réalisée par l’institut IMMAR, dans huit pays d’Afrique francophone, et a porté sur trois thèmes principaux : leur vision de l’Afrique, l’image des partenaires internationaux du continent, et celle des entreprises, africaines et étrangères, présentes sur le continent. Concernant la situation de l’Afrique, le constat est lucide, mais la tendance globale est positive, puisque 56 % des personnes interrogées se déclarent confiantes pour leur avenir. Dans le regard qu’ils portent sur les « champions africains » (Afrique du Sud, Maroc, Ghana et Rwanda, dans cet ordre) ou sur les entreprises africaines les plus inspirantes (Dangote, MTN, Sonatrach ou Cevital au Maghreb), on sent une vraie fierté. Ce qui ne les empêche pas de se montrer réalistes concernant les défis majeurs du continent : l’éducation et la formation, citée par 49 % de nos leaders d’opinion, la sécurité (40 %), la lutte contre la corruption (idem). Leur jugement sur la performance des institutions publiques et la gouvernance est assez sévère.

En termes d’image, la France est distancée par l’Allemagne, mais aussi par la Chine, le Japon, les États-Unis. Qu’est-ce que cela nous dit sur le rapport de l’Afrique avec ses partenaires internationaux ?

Avant de revenir sur le classement moyen de la France, parlons du tableau d’ensemble : il est logique. L’Afrique est insérée dans la mondialisation, elle s’est ouverte à des influences étrangères multiples, notamment asiatiques. Les grand pays émergents s’y déploient. Le classement est le reflet de cette évolution, l’ère du tête-à-tête exclusif avec l’Europe est révolue. Les résultats du baromètre montrent que les pays qui se sont résolument tournés vers l’Afrique, ce qui est le cas de l’Allemagne, avec toutes les initiatives prises récemment par la chancelière Angela Merkel, ont bénéficié d’une prime, en termes d’image. Des pays comme l’Allemagne et le Japon capitalisent aussi sur la qualité des produits qu’ils exportent, c’est « l’effet Toyota ». Les ÉEtats-Unis, dans les faits et dans les représentations, demeurent la première puissance mondiale, leur « softpower » est intact, malgré l’attitude et les écarts de langage de Donald Trump. J’ajoute enfin que tous les pays qui devancent la France dans ce classement ont en commun l’absence de passé colonial récent en Afrique, ce qui joue, indéniablement. Les leaders d’opinion ont une image contrastée de la France, qu’ils connaissent beaucoup mieux et plus intimement que les autres pays que nous venons de citer, aussi parce qu’ils écoutent et regardent beaucoup les médias internationaux français comme France 24 et RFI. Ils sont plus informés, et sans doute plus exigeants, et, de notre côté, nous ne mettons pas assez en avant ce que nous faisons, par exemple en matière d’aide au développement. Il n’en reste pas moins que l’image que les décideurs africains ont de la France est décevante, et ses résultats doivent nous interpeller. Cela passe par un travail sur nous-mêmes, augmenter notre confiance en nous et être fiers de ce que nous faisons permettra certainement d’améliorer notre classement à l’avenir.

Précisément, quelles leçons entendez-vous tirer de ce baromètre pour maintenir ou renforcer la présence des entreprises françaises en Afrique ?

Les entreprises françaises sont toujours très bien implantées sur le continent où leur présence est ancienne et leur ancrage fort. Orange, deuxième, Total, sixième, Renault, huitième, et Sogea Satom (Groupe Vinci), neuvième, figurent dans le classement des dix entreprises les plus appréciées des leaders d’opinion africains. À titre de comparaison, on ne recense qu’une seule entreprise japonaise dans ce top 10, aucune entreprise allemande, et aucune entreprise chinoise. Nos entreprises bénéficient donc d’une belle notoriété et sont appréciées. Cela permet de relativiser et de contrebalancer le classement de l’image-pays. Pour redresser la situation, il faut de la volonté, et de l’agressivité commerciale chez nos entreprises. Je le répète, la confiance en soi et un discours positif et partagé sont les clés pour améliorer notre image.

PROPOS RECUEILLIS PAR MALICK DIAWARA
PuLe Point Afrique

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