Éthiopie – Érythrée : les zones d’ombre d’une paix des braves

REPORTAGE. Un peu plus d’un mois après la réouverture de la frontière terrestre entre les deux pays, habitants et marchandises transitent de l’un à l’autre. Mais de nombreuses questions restent en suspens.

Les deux murets en pierre se font face, à deux cents mètres de distance. Pendant 20 ans, ils ont servi de dernier rempart aux soldats éthiopiens et érythréens qui se regardaient en chiens de faïence. Ni vraiment la guerre ni réellement la paix, la vie semblait figée dans la ville de Zala Anbesa, côté éthiopien. Usines en ruine, maisons fantômes, habitants déprimés, la cité, prospère lorsqu’elle était le principal point de passage commercial vers la capitale érythréenne, Asmara, et le port de Massawa sur la mer Rouge, était devenue une impasse. Mais depuis le 1er de l’an éthiopien, le 11 septembre dernier, la route poussiéreuse qui relie les deux murets est à nouveau pleine de vie. On y croise des personnes à pieds, à vélo, en voiture, en camion, dans les deux sens.

La vie a repris, plus intense que jamais

Commerciales ou sociales, les relations ont repris « comme avant » s’enthousiasme le père Negussie, responsable religieux de la communauté catholique d’Eurob, déchirée en deux par le déclenchement de la guerre en 1998. Coincé au milieu des montagnes sèches du Tigray, l’État régional du Nord éthiopien, le village d’Alitena espère beaucoup de cette « nouvelle ère de paix, d’amitié et de coopération globale » entre l’Éthiopie et l’Érythrée, comme le proclame l’accord signé par les dirigeants des deux États à Djeddah, en Arabie saoudite, le 16 septembre 2018. Les habitants désormais peuvent retourner assister aux funérailles, aux mariages des proches situés de l’autre côté, à quelques kilomètres à vol d’oiseau, mais à quelques heures de marche dans des chemins escarpés.

Malgré la joie d’être enfin rassemblés, des questions demeurent, comme celle des disparus de la guerre qui a fait entre 70 000 et 100 000 victimes en deux ans. Eux ne sont pas comptabilisés dans les bilans, mais « il y a 18 ans, les militaires érythréens sont venus jusqu’ici à Alitena, ils ont pris des gens qu’ils considéraient comme espions, raconte Issayas Ussu, un commerçant de la localité. Ils sont venus jusqu’à la rivière, ils disaient que c’était leur terre. Ils accusaient les gens de donner des informations aux soldats éthiopiens. Beaucoup d’Eurob ont été kidnappés. On prie pour eux, on attend qu’ils reviennent », veut croire le jeune homme de 24 ans. À une heure de piste vallonnée, la ville frontalière de Zala Anbesa compte aussi ses « kidnappés ». Ils sont une dizaine, selon Gebremedhin Berhane, dont « beaucoup de jeunes, des commerçants qui ne faisaient pas de politique ».

Beaucoup de projets de coopération

L’accord de paix signé en juillet dans la capitale érythréenne, puis le texte ratifié mi-septembre en Arabie saoudite annoncent beaucoup de projets de coopération dans les domaines politique, économique, culturel, de sécurité, de défense, etc. Mais il y a encore peu de détails. La reprise des liaisons aériennes entre les deux capitales par Ethiopian Airlines le 18 juillet est, certes, un acte concret, mais, a contrario, le développement commun des ports érythréens d’Assab et Massawa, annoncé par la télévision nationale éthiopienne le 9 juillet, manque d’un calendrier précis. Si le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a évoqué « les prochaines semaines » comme horizon pour une reprise d’activité à Assab, cela paraît présomptueux à plusieurs spécialistes du secteur. Le trafic commercial entre le nord de l’Éthiopie et son port d’attache historique de Massawa semble lui aussi un vœu pieux tant la ville et les installations portuaires ont souffert de leur « sous-exploitation » comme le rapporte le mensuel Ethiopian Business Review, qui a envoyé un journaliste sur place.

Il n’empêche, le commerce entre les deux pays refleurit. Chaque jour, des dizaines de véhicules à la plaque d’immatriculation « ERI » franchissent le point de passage de Zala Anbesa, contrôlé par quelques soldats érythréens. Les marchands viennent chercher de l’essence, des métaux, du ciment mais aussi du teff – céréale qui sert à confectionner la galette d’Injera, base de la nourriture des hauts-plateaux éthio-érythréens – ou encore des piments, des produits chers dans un pays frappé par des sanctions internationales et manquant de main-d’œuvre pour produire en quantité. « Les campagnes sont davantage vides qu’au Tigray éthiopien, témoigne une personne qui a pu passer la frontière en voiture. Il y a même de la jachère ! » L’essence est rationnée, « pas plus de dix litres à la fois » d’après un Érythréen interrogé par l’hebdomadaire éthiopien Addis Fortune. À Mekelle, la capitale du Tigray, les files d’attente pour faire le plein s’allongent. Dans l’autre sens, les vieux camions italiens venus d’Asmara apportent au voisin de l’électronique, moins cher là-bas, et des vêtements.

Les contacts sont renoués…

Après 20 ans de séparation forcée, des milliers de familles reprennent contact. Cela s’est fait progressivement : le 10 juillet, les lignes téléphoniques étaient remises en service entre les deux pays puis, deux mois plus tard, les proches ont pu se serrer physiquement dans les bras. Mais de nombreux Érythréens ne comptent pas retourner au pays. D’après les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 15 000 ont franchi la frontière depuis l’ouverture du poste de Zala Anbesa, et la plupart souhaitent rester en Éthiopie. Ils sont entre 300 et 400 à dormir chaque soir à la gare routière de la ville, selon un responsable local, avant de partir en transport le lendemain à l’aube vers les villes ou les camps de réfugiés du nord de l’Éthiopie. Les conséquences de cet afflux sur la région du Tigray et sur l’Éthiopie en général sont difficiles à estimer. Le pays accueille déjà officiellement près d’un million de réfugiés et compte le plus important nombre de déplacés internes au monde – autour de 2,8 millions – d’après l’Unicef. À Zala Anbesa, les prix ont d’ores et déjà explosé selon plusieurs habitants et autorités locales.

… mais la manière ne convient pas à tout le monde

Tout le monde n’est pas entièrement satisfait de la nouvelle donne. À Zala Anbesa, un commerçant déplore l’absence de droits de douane pour les Érythréens qui peuvent ainsi acheter les produits au même prix qu’un Éthiopien avant de les emporter de l’autre côté. Il n’y a pour le moment pas de taux de change officiel entre les deux monnaies, le birr éthiopien et le nakfa érythréen, alors même que c’est l’une des causes des crispations qui ont mené au déclenchement des hostilités il y a un peu plus de vingt ans. « Il y a besoin d’un taux qui soit basé sur le dollar, analyse Tanja Müller, maîtresse de conférence au Global Development Institute de l’université de Manchester. C’est la seule possibilité pour se conformer aux règles du commerce international et pour qu’aucune des deux parties ne pense que l’autre prend l’avantage parce que c’était l’un des grands points de tension en 1997. Les Tigréens en particulier et les Éthiopiens en général pensaient que les Érythréens profitaient d’eux en spéculant sur la monnaie. »

Quid de la frontière ?

Reste enfin la question de la démarcation de la frontière. L’accord de Djeddah prévoit de « mettre en œuvre la décision de la Commission frontalière Érythrée-Éthiopie » du 13 avril 2002 que l’Éthiopie avait toujours refusé d’accepter, notamment concernant la ville symbole de Badme. Mais sur le terrain, des deux côtés, les habitants ne sont pas tous convaincus. « Il y a une différence de vues entre la Commission et les habitants, particulièrement ceux autour de Tserona et Badme, explique Biyan Ghebreyesus, doctorant érythréen à l’université de Cagliari. Il y a de petits villages érythréens qui reviennent à l’Éthiopie, ce qui est compliqué à accepter par les communautés locales. Mais la décision de la Commission est définitive et contraignante. Les gens sont coincés entre cet état de fait et les possibles impacts négatifs de cette décision sur la frontière. Donc, les gens ont besoin d’être pris en compte dans le processus de mise en œuvre. » Dans le village catholique d’Alitena, un jeune professeur du lycée sort de la messe dominicale, smartphone en main. « Il ne faut pas que l’État décide, martèle-t-il. Ils ont déjà essayé, beaucoup de gens sont morts ici. Donc le peuple doit discuter, pas les États. »

Le long des mille kilomètres bordant les deux pays, la frontière fait peu de sens pour des habitants qui partagent les mêmes langues, les mêmes traits culturels et dont les échanges économiques, sociaux et culturels sont depuis longtemps transfrontaliers. Biyan Ghebreyesus travaille sur la période allant de l’autonomie, puis l’indépendance, érythréennes au début de la guerre (1991-1998). Une période où « nous étions libres comme des oiseaux », lui confiait ces derniers mois un habitant, avec nostalgie.

PAR VINCENT DUBLANGE ET NATHALIE TISSOT, À ADDIS ABEBA  — Le Point Afrique —

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