« En Algérie, la peur est en train de changer de camp »

À Alger, des centaines de milliers de personnes continuent de se mobiliser pour le départ de Abdelaziz Bouteflika et contre l’immixtion de l’armée dans la crise politique.

Une volée de sifflets émane du parvis de la Grande Poste tandis qu’un hélicoptère de police, surveillant les premiers attroupements, balaie le ciel. « Dégagez-vous aussi ! » crient certains dans la foule, les yeux levés en l’air.

Il est à peine 10 heures que déjà des milliers de manifestants convergent dans le centre de la capitale, pour un sixième vendredi consécutif de mobilisation contre la classe dirigeante algérienne. La veille, un groupe d’une dizaine de jeunes téméraires avait tenté de camper au pied de la Grande Poste, en préparation de la marche du vendredi. Équipés de tentes et de duvets, ils scandaient : « Laissez-nous rêver ! » avant d’être dispersés par la police.

« C’est en train de devenir une habitude. Vendredi, c’est jour de manifestation. Et on n’attend plus la fin de la grande prière (vers 13h30) pour sortir », lance Chahra, une monteuse de 55 ans, en marchant sur la rue Didouche Mourad. Sur son chemin, elle croise plusieurs boutiques de fortune – des tables, des camionnettes ou des voitures – qui vendent des drapeaux algériens et d’autres produits aux couleurs de l’emblème national.

Après six semaines de mobilisation contre le régime, la question était sur beaucoup de lèvres : seront-ils aussi nombreux à manifester que les deux semaines précédentes, où un record historique d’affluence avait été enregistré dans les artères principales d’Alger ? Le doute était permis, suite à l’intervention de l’armée dans la crise politique que traverse l’Algérie depuis le 22 février. Mardi dernier, s’exprimant en marge d’un déplacement à Ouargla, dans le sud du pays, le chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, le général Ahmed Gaïd Salah, avait appelé à la destitution du président Abdelaziz Bouteflika pour des raisons de santé. « Une solution à même d’aboutir à un consensus de l’ensemble des visions et de faire l’unanimité de toutes les parties est celle stipulée par la Constitution, dans son article 102 », avait ainsi déclaré le général Gaïd Salah, allié de longue date du président Bouteflika.

Si le Conseil constitutionnel se plie à la décision de l’armée, largement saluée par une partie de l’élite politique en place, et enclenche la procédure de destitution, le président du Conseil de la nation (la chambre haute, l’équivalent du Sénat) prendra alors l’intérim pendant 45 jours. À l’issue de ce délai, si le président est déclaré inapte pour l’exercice de ses fonctions, la vacance du pouvoir est déclarée et une élection présidentielle est organisée dans une période transitoire n’excédant pas 90 jours.

« Emmène avec toi Gaïd Salah »

La réponse de la rue, noire de monde, à cette sortie de crise, présentée par le chef militaire comme une solution « consensuelle », est limpide. C’est encore Karim Mesbah, un commerçant de 48 ans, qui résume le mieux la position des centaines de milliers de manifestants rassemblés à Alger ce vendredi 29 mars : « Ils veulent nous imposer l’article 102 de la Constitution. Nous, on réclame l’application de l’article 7 selon lequel le peuple est la source de tout pouvoir. » Il fait partie des contestataires de la première heure.

« Je sors depuis le 22 février et je sortirai jusqu’à ce que la vieille garde parte. Le peuple était en veilleuse, mais c’est fini. On n’est plus traumatisés par la décennie noire (la guerre civile dans les années quatre-vingt-dix), la peur est en train de changer de camp », affirme-t-il.

La prise de position de l’armée dans le débat politique passe mal auprès des manifestants. Beaucoup y voient une stratégie pour étouffer la contestation et préserver le régime. D’ailleurs, pour la première fois depuis le soulèvement populaire, des slogans visant expressément le chef d’état-major ont été entendus dans les rues du pays ce vendredi. « Bouteflika, tu es sur le départ, emmène avec toi Gaïd Salah », a-t-on ainsi chanté dans les cortèges de manifestants.

Karima, venue manifester avec son fils à Alger, rejette en bloc l’intervention de l’armée dans la crise politique. Elle souhaite voir l’instauration d’un État civil. « On vient ici pour libérer l’Algérie de la mafia, pour récupérer notre pays. L’article 102, je dis “non”, car il leur permet de garder les clefs du pouvoir. On veut une séparation des pouvoirs, l’armée doit se plier à la volonté du peuple et doit rester à sa place. Son but est d’assurer notre sécurité et non pas de s’ingérer dans les débats politiques », souligne cette retraitée.

« Ils veulent nous faire taire, mais ils ne réussiront pas »

Dans la foule, certains ont fait un long trajet pour s’opposer au recours à l’article 102 et appeler au départ des dirigeants en poste. C’est le cas de Hani, un retraité arrivé la veille en provenance de Marseille. « C’est important d’être à Alger car c’est ici que l’avenir du pays se joue », explique ce natif d’Oran, qui participe également aux marches organisées à Marseille. « Ils ont attendu la dernière minute pour jouer la carte de l’article 102, alors que le président est incapable physiquement de gouverner depuis 2013 et son AVC. Nos dirigeants sont au pied du mur, mais ils n’arriveront pas à nous berner. » Sonia, une étudiante arrivée le matin même en provenance de Béjaïa, à l’est du pays, partage cet avis : « Tout le monde sait depuis des années que Abdelaziz Bouteflika n’est pas en mesure de diriger, alors pourquoi ce n’est qu’à un mois de la fin de son mandat que l’armée reconnaît cette réalité ? Ils veulent nous faire taire, mais il ne réussiront pas. »

Debout sur la place Maurice Audin, habillée d’immenses banderoles sur lesquelles on peut lire : « Ensemble, nous vaincrons » ou encore « Ici, c’est le peuple », Badis mesure le chemin parcouru depuis le début de ce soulèvement populaire. « Le château de cartes est en train de s’effondrer, le système s’écroule lentement mais sûrement. On obtient de petites victoires mais très symboliques depuis le 22 février. Il y a d’abord eu l’annulation de la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat. Puis la démission d’Ahmed Ouyahia du poste de Premier ministre. Cette semaine, on a réussi à contraindre l’armée à lâcher le président », énumère cet entrepreneur dans le domaine touristique. Et de conclure : « Certes, le chemin est encore long, mais on a fait un grand pas vers la transition. »

Par Djamila Ould Khettab , à Alger 

Africa24monde Avec lorientlejour

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