Croissance démographique africaine : arrêter les idées reçues

La démographie du continent africain est souvent vu sous l’angle de ses incidences sur l’Europe par les migrations. Ce n’est pas raison car, en la matière, l’ampleur est plus grande entre Etats africains. Explication.

 

Une polémique scientifico-médiatique a surgi récemment sur l’avenir démographique de l’Afrique et son incidence sur les migrations vers l’Europe. Une première vision fait état d’une expansion migratoire massive due à la croissance économique du continent africain combinée à celle de sa population, notamment jeune, qui pourrait venir remplacer celle de l’Europe vieillissante et représenter jusqu’à un quart de cette dernière à l’horizon de la moitié du siècle (La Ruée vers l’Europe de Stephen Smith).

 

Une deuxième relève, au contraire, une tendance à la migration régionale intra-africaine, avec un lien entre les variables sociales, économiques et démographiques fort différent de la première et justifiant une estimation très inférieure dans laquelle cette proportion ne dépasserait guère 4 % (François Héran, « L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes », Population et sociétés, n° 558, septembre 2018). Le débat est passé de la controverse scientifique à l’empoignade intellectuelle en se transposant à l’arène médiatique à travers des journaux renommés et aux approches contrastées (Le FigaroMediapart).

Ni déferlante ni statu quo

Il y a pourtant un constat qui met tout le monde d’accord : la jeunesse africaine est celle qui croît le plus au monde et les prévisions que l’on peut faire à ce niveau sont fiables et convergentes. Or, prenant la catégorie d’âge issue de l’école secondaire (à 75 % scolarisée aujourd’hui) et entrant dans une période d’activité professionnelle ou étudiante, elles dessinent la double image suivante (voir cartes A et B ci-dessous) :

 

Au cours des 30 prochaines années, les densités de population active jeune par grande région du monde vont globalement peu évoluer, sauf pour l’Afrique où le changement sera, en revanche, considérable (multiplication par deux en seulement trois décennies).

Peut-on imaginer que ces variations seront assumées localement sans interférences avec le reste du monde ? Peut-on penser que l’Afrique, à la démographie la plus dynamique, à l’économie en voie d’intégration dans la mondialisation particulièrement accélérée et à la proximité la plus immédiate d’une région à hauts revenus, restera peu mobile à cette échelle ? Peut-on négliger les multiples constats d’études empiriques faisant état de l’aspiration des jeunes à se construire de bonnes conditions de vie ou à les choisir parfois ailleurs à défaut ?

Évidemment non, et il n’est pas souhaitable de faire comme si, pour l’Europe, ce sera business as usual ou de raisonner comme si les conséquences des changements sont essentiellement prévisibles et peuvent être bien anticipées. Mais il n’est pas non plus réaliste d’imaginer une déferlante sud-nord – ne serait-ce que parce que de gros projets européens, discrets mais très concrets, mettent en place des dispositifs très sophistiqués, notamment technologiques, de contrôle des frontières en Afrique, avec la collaboration des gouvernements locaux.

Il n’y a pas, par conséquent, de lien simple et direct entre la croissance de la population jeune et sa traduction en flux migratoires.

En Afrique d’abord

Sans surprise, c’est d’abord en Afrique que se feront sentir les mouvements générés par cette dynamique démographique. Les processus de développement y sont extrêmement disparates, entre pays, régions et secteurs urbains et ruraux. C’est donc là que les mobilités, régulées-entravées ou non, seront les plus actives. Elles ont déjà – et auront plus encore du fait de leur accroissement notable – une incidence sur la stabilité politique et sociale locale. Et cette dernière est souvent cruciale pour les relations internationales au niveau mondial.

L’enjeu du traitement de la question démographique africaine réside dans ces impacts indirects et différés, beaucoup plus que dans la question de savoir si l’Europe doit se prémunir ou non de ses effets « mécaniques ». Pour cette dernière et pour la Chine, hautement concernée du fait de l’importance de ses engagements sur le continent, il y a une coopération majeure – notamment sur les plans universitaire et technique – à développer sans attendre.

The Conversation

* Jean-Baptiste Meyer est directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

 

 

PAR JEAN-BAPTISTE MEYER * POUR THECONVERSATION.COM

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