Ce que cache la faillite des élites

Dépolitisées, désengagées, stigmatisées après avoir été rendues tour à tour responsables de la crise financière de 2007, de la montée des extrêmes ainsi que du sentiment de déclassement, les élites rasent les murs depuis près d’une décennie. Pourtant, jamais le monde n’a eu autant besoin d’elles pour faire ce qu’elles savent faire de mieux : du corporatisme.

Les élites ont mauvaise presse, et cela ne date pas d’aujourd’hui. Il y a moins d’un an, l’essayiste Coraline Delaume leur assénait le coup de grâce à travers une tribune très étayée sur le site du Figaro, dans laquelle elle affirmait que « Ces derniers ne parlent plus qu’à leurs pareils, c’est-à-dire non seulement à ceux qui bénéficient d’un même niveau de richesses, mais également à ceux qui partagent le même niveau d’instruction ». Delaume poursuivait son plaidoyer anti-élites en pointant du doigt leur responsabilité supposée dans la fracture éducative, le délitement de l’Europe, le contrôle des déficits à 3%, les privatisations, ou encore leur transformation en « oligarchie » n’ayant pas le sens de la responsabilité collective à l’instar des « élites aristocratiques traditionnelles ».

Cette charge intervient dans un contexte où cristallisent et convergent depuis près de trois décennies des travaux montrant une hyper concentration des richesses et du capital au sein d’une frange de plus en plus réduite de la population, accompagnée d’une augmentation des disparités. L’ambassadeur le plus emblématique de ces recherches est sans conteste l’économiste Thomas Piketty et son World Inequality Lab , qui dissèque les écarts de revenus dans le monde depuis 1980. Ne manquait plus que la pourtant très consensuelle directrice générale du FMI, Christine Lagarde, pour tomber à son tour à bras raccourci sur les élites  pour assoir complètement la scène. En bref, le terrain était préparé pour pointer du doigt les élites comme responsables des turbulences traversées par la planète. Il faut dire qu’elles font figure de coupable idéal.

Rien de substantiellement transformatif ne peut être fait sans les élites

Sauf que ce réquisitoire anti élites, bien que séduisant sur le plan intellectuel et probablement juste sur plusieurs points omet un facteur fondamental et pose un problème de fond. Rien de substantiellement transformatif dans nos sociétés ne peut être fait sans les élites. L’on peut le regretter, lutter contre cela, crier à l’injustice, mais il s’agit là d’une donnée avec laquelle l’on ne peut transiger. C’est pourquoi la dépolitisation et le désengagement des élites constituent en soi une mauvaise nouvelle, car leur absence du champ de transformation sociétale risquerait de nous condamner collectivement au status quo, notamment sur la question de l’intégration régionale et du libre-échange des marchandises et des hommes, sujet pourtant crucial pour la cohérence de grands ensembles régionaux prospères et stables.

A titre personnel, je n’ai pris conscience de l’importance cruciale des élites pour porter des sujets de fond tel que l’intégration que très récemment. Lors d’un conclave réunissant les représentants du secteur privé africain en marge du Mo Ibrahim Forum à Abidjan -la grand-messe mondiale consacrée à la bonne gouvernance- le fondateur de la fondation éponyme, probablement l’une des figures mondiales les plus importantes des dix dernières années s’est adressé à l’assistance en posant une question simple : « Quand avez-vous déjà vu des manifestations de populations réclamant la création d’un marché commun et l’abolition des frontières ? ». La réponse est simple : jamais. En effet, ce sont les élites qui ont conceptualisé, imaginé, puis porté le projet européen depuis ses origines jusqu’à nos jours. Le résultat, bien que teinté par le Brexit et par les traditionnels serpents de mer anti-Bruxelles, n’en demeure pas moins spectaculaire : l’Europe a créé un espace commun de paix, de stabilité et de prospérité comme le monde n’en a jamais connu au cours de l’histoire de l’humanité.

En étant égoïstes, les élites ont fait preuve d’humanisme

Mo Ibrahim, avec la faconde et la concision qui le caractérisent voulait ici pointer du doigt la responsabilité du secteur privé africain – et donc des élites qui le composent- dans l’échec de la création d’un marché unique dans un continent qui est le moins intégré au monde. Au-delà du raccourci, l’image est cependant factuelle et terrible : sans implication des élites, les projets qui s’inscrivent dans les temps longs sont condamnés à ne jamais voir le jour. De manière très cynique, les élites étant appelées à transcender les mandats du politique afin de pouvoir faire perdurer leurs privilèges, elles réussissent à articuler et porter des sujets sur lesquels l’opinion ne s’investirait jamais.

Parmi les autres exemples, l’on peut citer l’industrie nucléaire française, qui est née et s’est développée du fait de la volonté d’une poignée de visionnaires, avec l’imprimatur du général de Gaulle. Dans le monde de la pensée, la plupart des Thinks-Tanks et autres centres de recherche n’auraient probablement jamais vu le jour sans l’implication d’élites poursuivant certes un agenda corporatiste, mais qui au final sert la société dans son ensemble. En étant égoïstes, les élites ont donc fait preuve d’humanisme. Possédant la majorité du capital mondial, leur forme de réversion s’est faite à travers une contribution long-termiste, palliant de fait les actions souvent tactiques et court-termistes des politiciens.

Dans ce cadre, le processus de re-légitimisation des élites afin de leur faire jouer pleinement leur rôle apparaît non seulement comme une nécessité, mais également comme une évidence, surtout dans le contexte de polarisation extrême auquel sont confrontées nos sociétés contemporaines. Reste que ce genre de chose ne peut malheureusement pas se décréter.

Abdelmalek Alaoui 

La Tribune Afrique

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