Au Yémen, guerre locale, enjeux internationaux

De tous les conflits en cours, celui au Yémen est à la fois cruel et peu suivi. Il a fallu le meurtre sordide de Jamal Khashoggi en octobre 2018 pour qu’un tant soit peu d’attention soit porté sur d’autres activités saoudiennes, entre autres au Yémen. Comme justification de son entrée en guerre, Riyad invoque l’affrontement contre l’Iran et assimile les forces yéménites qu’il combat à des prolongements de Téhéran. Revient aussi l’affirmation d’un antagonisme voulu séculaire entre sunnites et chiites, alibi prisé par les néoconservateurs occidentaux responsables des guerres sans fin au Proche-Orient.

Il n’en est rien : l’Iran n’est pas un belligérant au Yémen et la religion est étrangère au conflit. Ce différend interne sur la décentralisation de l’État est envenimé par une ingérence externe. Typique des guerres « hybrides » déclenchées au Proche-Orient, il consiste en une transformation d’une situation locale en un conflit international par l’entrée en scène de forces étrangères poursuivant leurs propres objectifs.

Désastreux en Libye et en Syrie, le bilan est catastrophique pour la population civile yéménite, cible première des forces saoudiennes. Elle est déjà l’une des plus pauvres du monde : 160e sur 186 à l’indice de développement humain de l’ONU. Pilonnage, bombardements de civils, destruction d’infrastructures, blocus, malnutrition et épidémies (choléra) s’ensuivent. Le nombre de morts atteindrait 150 000, dont 8000 enfants tués et 85 000 morts de famine et de maladie. Un enfant meurt toutes les dix minutes de malnutrition et la moitié de la population de 28 millions risque le même sort.

À l’origine, une affaire interne

Ses terres fertiles, sa bonne pluviosité et son système d’irrigation ont jadis permis une agriculture qui a soutenu une population importante. Qu’on pense au royaume de Saba et à l’Arabia Felix des Romains. Parallèlement, l’intérieur montagneux entretient et abrite une structure sociale faite de tribus jalouses de leur autonomie. Délicate, la gouvernance du pays passe par la gestion des rapports entre les clans. Les luttes pour le pouvoir sont chose courante et les Yéménites ne se font pas faute de porter une arme personnelle.

Durant les années 1980, une régénération du zaïdisme, branche du chiisme propre au Yémen, s’opère sous l’impulsion de la famille al-Houthi. La milice populaire Ansarullah (les « Houthistes ») est en état de rébellion contre le pouvoir central à Sanaa. Lors du « Printemps » arabe de 2011, Ali Abdallah Saleh abandonne la présidence, mais le soulèvement finit par être englobé dans les anciennes luttes pour le pouvoir entre diverses factions du régime. Les vieilles élites restent en place et conservent les mêmes pratiques.

Successeur de Saleh, Abd Rabbo Mansour Hadi parraine un projet de constitution qui découpe le Yémen en six régions. En juillet 2014, les Houthis, partisans de l’unité du pays, entrent en conflit avec le gouvernement, alliés à Saleh et à l’armée qui lui est restée fidèle. Les Ansar prennent la capitale Sanaa le 21 septembre 2014 et Hadi s’exile à Riyad. Le 25 mars 2015, conjointement avec les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite intervient militairement, avec appui logistique, fourniture de renseignements et ravitaillement en vol par les États-Unis.

Internationalisation du conflit

Une étape est franchie. Riyad entre en scène sous couvert de son opposition à l’Iran « chiite ». Or, le chiisme de l’Iran n’indisposait pas l’Arabie saoudite à l’époque du chah, pas plus que son zaïdisme ne l’a empêchée de soutenir les royalistes yéménites dans la guerre civile de 1962 à 1970. Le mouvement houthi est politique, pas confessionnel, et l’Iran n’est qu’un spectateur, certes intéressé, mais non impliqué. Les ressorts de la rébellion sont nationaux et ses causes, endogènes. Son objectif est un pays unifié et indépendant, alors que l’Arabie saoudite et les États-Unis visent son découpage.

On est en présence d’une des guerres civiles internationalisées de notre époque, soit un conflit local exacerbé par des acteurs extérieurs mettant en oeuvre des desseins à l’échelle mondiale. Lesquels ? La position géographique du Yémen procure la réponse.

Le détroit stratégique de Bab el-Mandeb est convoité comme clé pour le contrôle de la mer Rouge et goulot d’étranglement du commerce Asie-Europe. C’est le 3e ou 4e passage maritime au monde pour les approvisionnements énergétiques, et celui par lequel transite la majeure partie des exportations chinoises vers l’Europe.

Pour les États-Unis et l’Arabie saoudite, un Yémen unifié et échappant à leur influence leur retirerait l’usage du détroit de Bab el-Mandeb comme point de pression contre leurs adversaires et rivaux. Mieux vaut le démembrement du pays insoumis. N’a-t-on pas vu cette « logique » néoconservatrice en Irak, en Libye, en Syrie et ailleurs ? N’est-ce pas un exemple de la division actuelle du monde entre le camp des déstabilisateurs des États et celui de la défense des indépendances et des souverainetés nationales ?

Samir Saul

Samir Saul est professeur d’histoire à l’université de Montréal, Québec, Canada.La source originale de cet article est Le Devoir (Opinion)Copyright © Samir SaulLe Devoir (Opinion), 2019

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