Arabes-Israël : une liaison dangereuse

« Vous pouvez fermer les yeux à cette conférence et parfois ne pas être capable de dire si c’est un responsable arabe ou un israélien qui est en train de parler de l’Iran. » C’est non sans une certaine satisfaction que le représentant spécial américain pour l’Iran, Brian Hook, a commenté ainsi l’enjeu du sommet qui s’est tenu la semaine dernière à Varsovie. Malgré l’absence d’une partie des Européens, Washington a de quoi se réjouir du résultat de cette initiative. C’est en effet la première fois qu’Arabes et Israéliens affichent ensemble et aussi ouvertement leurs concordances de points de vue vis-à-vis de la « menace iranienne ». La formation de ce front anti-iranien est au cœur de la vision du Moyen-Orient que développe l’administration américaine. C’est un peu le « New Middle East » dans sa version trumpienne. Le rapprochement est perçu non seulement comme un moyen efficace de lutter contre l’Iran mais aussi de relancer le processus de paix arabo-israélien en faisant de la question palestinienne un enjeu moindre.

Benjamin Netanyahu était probablement le participant le plus enthousiaste à Varsovie. Il a d’autant moins de mal à épouser le plan américain pour le Moyen-Orient qu’il l’a lui-même théorisé depuis plusieurs décennies. Le Premier ministre israélien a toujours considéré l’Iran comme la principale menace pour la sécurité d’Israël et n’a pas ménagé ses efforts pour convaincre les pays arabes qu’ils partageaient le même ennemi. Le monsieur Sécurité de l’État hébreu a tout intérêt à s’afficher publiquement auprès de responsables arabes dans un front anti-iranien. Il n’a pas besoin de relations officieuses, encore moins d’une coopération militaire, mais d’une image symbolique qui isole la République islamique et marginalise un peu plus la question palestinienne, qui ainsi ne détermine plus la nature des relations arabo-israéliennes.

Le jeu des Iraniens

Face à cette situation inédite, les Américains sont contents et « Bibi » en sort grand gagnant. Mais qu’y gagnent au juste les pays arabes ? Quel est leur intérêt à s’afficher ainsi publiquement avec Israël, renforçant l’idée d’une nouvelle géopolitique régionale où l’ennemi d’hier devient l’allié de demain ?

Compte tenu de l’interventionnisme iranien au sein des pays arabes, il est plutôt logique que ceux-ci considèrent l’Iran comme une plus grande menace qu’Israël. Dans sa volonté de jouer sur tous les tableaux, de former un axe chiite qui puisse imposer sa domination dans plusieurs pays arabes, Téhéran a largement participé à cette redistribution des cartes géopolitiques. « La politique étrangère iranienne a fait un excellent travail pour rapprocher les pays arabes d’Israël », résumait encore Brian Hook lors d’un échange téléphonique avec des journalistes vendredi. Mais Américains et Israéliens n’ont pas besoin des pays du Golfe pour combattre militairement l’Iran. Ils ont besoin d’une caution diplomatique qui démontre que leurs intentions sont en adéquation avec les attentes régionales. Et dans ce rôle, les Arabes ont beaucoup plus à perdre qu’à gagner.

Si les Saoudiens ont pris le soin de préciser cette fois-ci qu’une alliance avec Israël passerait nécessairement par le règlement de la question palestinienne, le fait même de se montrer aux côtés des Israéliens contre l’Iran aboutit nécessairement à marginaliser ce dossier. Autrement dit, si la question palestinienne empêche encore les Arabes de faire la paix avec l’État hébreu, elle ne les retient pas de se rapprocher de celui-ci. Or, cette dynamique tend surtout à accentuer l’idée d’un monde arabe divisé sur ses priorités géopolitiques et à faire ainsi le jeu des Iraniens et de leurs alliés, qui ne manquent pas une occasion de se présenter comme les uniques défenseurs de la cause palestinienne. En s’affichant aux côtés d’Israël, les pays du Golfe perdent des points auprès de l’opinion publique arabe au Liban, en Syrie et en Irak, où cette question demeure taboue, donc au cœur de l’influence iranienne dans la région.

Benjamin Netanyahu n’a d’autre intérêt que la sécurité d’Israël. Avant la guerre d’Irak, il promettait que la chute de Saddam Hussein allait avoir de très bonnes répercussions sur la région. Il fait aujourd’hui la même promesse aux pays arabes vis-à-vis des Iraniens. En cas d’escalade militaire israélo-iranienne, ils seront pourtant les premiers à payer les pots cassés. Avant de donner corps à cette grande alliance américano-israélo-arabe, peut-être devraient-ils ainsi se rappeler que dans toute relation triangulaire, il y a toujours un perdant.

Anthony Samrani

L’orient Le Jour

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