Algérie : quand les plans de « transition » s’embourbent les uns après les autres


Les calculs des uns ont été complètement faussés par la réaction des autres, ceux qui sont descendus par millions dans les rues d’Algérie pour dire « non » à la pérennisation du système en place depuis l’indépendance.

Depuis début 2019, le cercle présidentiel – c’est-à-dire les proches du chef de l’État, Abdelaziz Bouteflika, quelques fidèles hauts fonctionnaires et de puissants hommes d’affaires – planchait sur le plan du cinquième mandat. L’idée est de faire passer la pilule de l’ultime mandat à l’opinion publique pour ensuite planifier tranquillement le passage du relais une fois le président, très affaibli par la maladie, disparu. Ce plan nécessitait du temps et de la sérénité : les partis du pouvoir FLN, RND et TAJ assureront le service après-vente, le gouvernement, remanié pour donner l’impression du renouveau, lancera des semblants de réformes qui seront longuement débattus sous la coupole d’un Parlement acquis majoritairement au système… Gagner du temps et créer l’illusion. Pourquoi pas aussi convoquer une grande « conférence nationale », comme l’annonçait déjà en décembre 2018 Amar Ghoul, président du TAJ, ou lancer l’idée d’un référendum pour amender (encore) la Constitution. Le tout est de tenir le plus longtemps possible, jusqu’au ramadan, mois sacré où se ralentit le rythme de la scène nationale, puis jusqu’à l’été… Tenir six mois, un an, selon les indiscrétions de l’époque.

La stratégie de Saïd Bouteflika

Mais ce scénario n’était pas du goût de tout le sérail, notamment du propre frère du président, Saïd Bouteflika, qui chercha un moment comment reporter la présidentielle afin de trouver une issue plus honorable à son frère : exhiber encore une fois le président, dans son état si déplorable qui choque l’opinion, ne peut plus être une solution. Saïd voulait aussi que ce report puisse laisser le temps d’organiser la succession au lieu d’un passage trop hâtif du pouvoir vers un autre clan du système. Dès la fin 2018, il essaya, sans succès, de négocier l’idée d’un report de la présidentielle d’avril 2019 avec Abderrazak Makri, président du MSP (parti islamiste, tendance Frères musulmans). Ce dernier voulait faire partie de l’équation du pouvoir, quitte à manœuvrer en secret pour le compte de son parti, dans le dos de l’opposition. Mais l’armée et d’autres pans de l’État profond, notamment les ex-DRS (services secrets dissous en 2016), se sont opposés à cette option.

Début 2019, donc, tout le monde « en haut » se résout au cinquième mandat. Mais l’annonce le 10 février par une lettre attribuée au président de sa candidature met le feu aux poudres. Le choc est tel dans l’opinion publique qu’elle pense au début qu’il s’agit d’une fausse lettre ! Mais c’était bel et bien le plan du mandat à vie qui se mettait en branle. Le 24 février, Bouteflika, qui s’envole à Genève pour y rester deux semaines hospitalisé, voit l’état de sa santé empirer. Les révélations de La Tribune de Genève sont dramatiques : le président est sous « menace vitale permanente » en raison d’une atteinte systémique à ses réflexes corporels. Entre-temps, un événement majeur remet en cause le plan I des décideurs : les grandes et surprenantes manifestations du vendredi 22 février, celles qui marqueront l’acte I de la nouvelle révolte algérienne.

Le système « coincé dans sa logique du vide »

Depuis, la mobilisation n’a cessé de croître et le régime de Bouteflika a tenté de ruser en annonçant, d’abord le 3 mars, un mandat écourté, avant de se résigner à l’abandon du cinquième mandat, le 11 mars, le report sine die de la présidentielle… mais tout en maintenant Bouteflika président au-delà de son mandat légal qui s’achève le 28 avril prochain. La rue et l’opposition disent « niet » au nouveau plan, mais le système est coincé dans sa logique du vide : après avoir cassé tous les mécanismes de pouvoir et de décision pour la seule gloire du chef suprême, le cercle des Bouteflika se retrouve condamné à brasser du vent question sortie de crise.

Former un gouvernement de compétence sous la houlette du duo Bedoui-Lamamra ? Personne n’ose s’afficher de peur de la colère de tout un pays. Réformer la Constitution ? Elle a déjà été amendée quatre fois sous Bouteflika et son « lifting » proposé ne dupe personne puisqu’il s’agit encore de gagner du temps. Organiser une « conférence nationale inclusive » ? Avec qui alors que société civile et partis de l’opposition se radicalisent face aux tergiversations du cercle présidentiel. « C’est le pire des scénarios, organiser une transition après avoir perdu l’initiative, commente un haut fonctionnaire. Le pire est de gérer sous pression, en n’ayant plus le temps pour se retourner. C’est un véritable cauchemar ! » Aujourd’hui, ce mercredi 20 mars, chacun campe sur sa position : des appels à manifestation pour ce vendredi 22 mars inondent la Toile ; en face, le vice-Premier ministre Ramtane Lamamra déclare à partir de Berlin que Bouteflika ne lâchera le pouvoir qu’après l’élection d’un nouveau président, sans préciser les délais de ce plan. « Cet ultime plan ne tiendra que face à l’essoufflement de la mobilisation des Algériens », observe-t-on du côté de l’opposition. Ce vendredi, lors de l’acte V, après un mois de manifestations hebdomadaires gigantesques, la donne pourrait-elle changer  ?


Par Adlène Meddi, à Alger

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