Algérie : « Bouteflika forever »

CHRONIQUE. Invisible depuis plusieurs mois, le président Bouteflika a vu sa candidature à un 5e mandat annoncée par le FLN. Pas de surprise au fond. Il incarne une culture du consensus très en vogue au Maghreb.

Selon les références culturelles, Bouteflika est soit un « Highlander », un immortel façon Christophe Lambert ou Sean Connery, soit « Hibernatus », un homme mis au congélateur façon Louis de Funès. Le FLN, le parti qui structure le pays depuis l’indépendance, a annoncé dimanche que « le candidat du FLN pour l’élection présidentielle de 2019 est Abdelaziz Bouteflika ». Le moment choisi ne doit rien au hasard. Il est le fruit d’un magnifique méli-mélo politique dans les sommets de l’Assemblée. Au lendemain de cette annonce, les journaux l’évoquent en appel de une, guère plus. Un non-événement.

Le FLN tient le pouvoir depuis 1962

Lampedusa, l’auteur posthume du Guépard, faisait dire à son fauve qu’« il faut que tout change pour que rien ne change ». Dit par Burt Lancaster dans l’adaptation faite par Visconti, cela avait de la gueule. L’histoire politique algérienne récente modifie la leçon du cousin sicilien. Héros de l’indépendance, Abdelaziz Bouteflika est devenu, sans doute à son insu, le symbole d’un système vieillissant, préférant ancrer, expressis verbis, le réel en éternité. Les barbouzeries – les 700 kilos de cocaïne saisis sur un cargo –, les tartufferies – « le flambeau transmis vers la jeunesse » alors que la gérontocratie règne, les singeries immédiates, la révocation du président de l’ANP via des méthodes de satrapes – offrent un singulier spectacle. Le symptôme d’un système à bout de souffle qui voit, inéluctablement, son futur s’assombrir. Et tente de grappiller jusqu’au dernier souffle les dividendes du pouvoir.

Ce que veut dire cette 5e candidature

Pour une partie de la population, un 5e mandat de Bouteflika ressemble à un bras d’honneur. Djamel Ould Abbes, secrétaire général du FLN, s’inscrit dans une logique jusqu’au-boutiste. Élu en 2019, le règne du clan Bouteflika durera jusqu’en 2023. Le temps de renégocier les alliances. Et d’éviter une nuit de Saint-Valentin aux clans politico-affairistes. Elle apporte un semblant de stabilité politique dans un pays sous pression. Chaque jour, on dénombre des manifestations, des coups de grisous sociaux dans les wilayas. Les recettes du pétrole, plus de 90 % des rentrées de l’État, ont chuté de moitié. Lorsque le baril s’est affiché à moins de 50 dollars, cela signifiait la fin de l’État-providence à l’algérienne. Fini la paix sociale achetée à coups de HLM et autres atouts. La remontée du baril, à 70/75 dollars, offre un répit. Mais cela ne suffit plus. L’inertie économique ne peut pas servir de cap. Au-delà de la figure, historique, d’Abdelaziz Bouteflika, c’est aussi l’avenir du FLN qui se joue. Dirigera-t-il à l’infini le pays ? Début de réponse avec ces actes de naissance : Djamel Ould Abbes est né en 1934, Abdelaziz Bouteflika en 1937. Pour mémoire, l’appel à un cinquième mandat du Tunisien Ben Ali à la présidentielle avait profondément fragilisé la dictature. Le « trop c’est trop » s’était alors affirmé dans l’opinion.

Le culte du consensus

À Tizi-Ozou, Seddik Chihab, porte-parole du RND, l’allié du FLN, a été plus franc : « Impossible de trouver un président de consensus autre que Bouteflika.  » Consensus : le mot est lâché. Il a fait fureur à Tunis depuis 2014, permettant aux ennemis de la veille de gouverner ensemble. Le « consensus » au Maghreb permet de réunir autour d’une table des gens que tout oppose mais qui s’accordent sur un point : l’affrontement serait trop coûteux. Alors, on temporise. On « consensus ». Et Bouteflika, dans un pays qui a connu une guerre civile abominable, incarne ce consensus. Si l’on passe outre l’âge du capitaine, le rôle de son frère, les marchés publics qui nourrissent certains hommes d’affaires, l’Algérie est une puissance régionale cruciale. Ça compte l’Algérie ! Et si l’Algérie vacille, c’est toute la région qui en subira les conséquences. Déjà que la Libye est la proie des professionnels du chaos… Avec « Bouteflika forever », on repousse les problèmes à plus tard. Quatre ans plus tard.

Le Point Afrique

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