Affaire Carlos Ghosn : un symptôme de la fragile unité des grands groupes industriels

Il a sauvé Nissan avant de redresser Renault et Mitsubish. Il a survécu à la crise automobile de 2008, aux scandales des faux espions chinois chez Renault et des défauts de qualité chez Nissan. En dépit de ces épreuves, son groupe est devenu le n° 1 des constructeurs d’automobiles dans le monde. Pourtant, il a suffi d’un rapport émis par un lanceur d’alerte et l’accusant de mauvaise conduite pour faire chuter Carlos Ghosn.

Sur la base de ce rapport, Nissan a mené une investigation interne pendant plusieurs mois, relative à des mauvaises pratiques destinées, selon cette enquête, à dissimuler une partie des revenus au fisc japonais. Le le parquet de Tokyo, saisi par le constructeur automobile, a ensuite décidé d’arrêter le PDG de Renault pour violation présumée de la réglementation japonaise sur les instruments financiers et les changes. Selon le quotidien Asahi Shimbun, le patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi est soupçonné d’avoir minoré une partie de sa rémunération, issue de l’achat et de la vente d’actions. La somme pourrait concerner plusieurs centaines de millions de yens (centaines de milliers d’euros). L’agence de presse japonaise Jiji affirme quant à elle que le président de Nissan aurait sous-évalué de cinq milliards de yens (38,9 millions d’euros) sa rémunération, qui s’élevait à près de 10 milliards : cette pratique aurait commencé en 2011 et a duré plus de cinq ans.

La spectaculaire arrestation de l’emblématique patron par les autorités japonaises plonge maintenant l’alliance stratégique Renault-Nissan-Mitsubishi dans une phase de grande incertitude, qui met en lumière la fragile unité de ce type de groupe industriel. L’existence du groupe est en effet permise par un montage juridique assez baroque, inventé par des juristes ingénieux, dont la solidité n’était assurée que par une clef de voûte incarnée par un homme hors normes, un dirigeant à la stature d’homme d’Etat, capable de dialoguer avec tous les puissants de la planète. Sans cette clef de voûte, l’édifice est voué à s’écrouler.

Dans des alliances entre grandes entreprises ayant leur propre histoire et leur propre culture, les forces centrifuges ne manquent pas et doivent être combattues en permanence. Dans le groupe Renault-Nissan-Mitsubishi, par exemple, le partage de ressources et la mise en commun du savoir entre ingénieurs et cadres supposent des relations de coopération reposant sur une vigilance réciproque et constante, afin de veiller à ce que chacun des partenaires y trouve son compte. Lorsqu’on atteint le point au-delà duquel les intérêts des coopérants sont menacés, les arrangements organisationnels se disloquent.

Mais peut-on faire tenir ensemble ces véritables cathédrales industrielles sans un homme providentiel servant de clef de voûte ? Peut-on assurer l’équilibre des forces en présence sans confier tous les pouvoirs à un PDG-roi ? Les déboires de Carlos Ghosn relancent un débat sans fin : celui de la nature de ces structures qui rassemblent des centaines de milliers de salariés sous leur ombrelle et se révèlent être de grandes bureaucraties privées, dont la gouvernance relève d’un régime monarchique sans contre-pouvoirs. A l’arrestation du dirigeant, la presse n’a pas hésité à utiliser des gros titres à cet égard symptomatiques : on a parlé de la « chute du roi soleil », on a rappelé qu’il était soi-disant « adulé » au Japon, etc.

La constitution de grands groupes industriels mondiaux permet de transformer les échanges internationaux en échanges internes. Mais la taille de ces grandes entreprises rend difficile leur gouvernance. Dans un groupe bien structuré, avec une gouvernance efficace, il ne devrait pas y avoir une dépendance forte à une personne unique. Les recherches en économie, gestion et en psychologie sociale ne cessent de mettre en garde contre l’enracinement des dirigeants, l’opportunisme managérial et la personnalisation du pouvoir : elles montrent que, plus les dirigeants sont narcissiques, plus la probabilité de fraude est importante. À l’évidence, les conseils d’administration peinent à jouer leur rôle de contre-pouvoir. Rappelons par exemple qu’en 2015, les administrateurs de Renault ont avalisé le salaire de Carlos Ghosn, alors que les actionnaires avaient exprimé un avis contraire en assemblé générale quelques jours plus tôt !

Espérons que la crise qui s’ouvre avec l’affaire Ghosn conduise Renault-Nissan-Mitsubishi à repenser leur mode de gouvernance.

 

Par Martin de Wallon

Agoravox

 

 

 

 

 

 

.

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Résoudre : *
23 − 8 =