A quoi servent les constitutions africaines ?

Gabon,Togo, Guinée, Madagascar, Mauritanie, Côte d’Ivoire, Sénégal, Algérie, Congo, Niger, Tchad, Soudan,Tunisie, Françafrique…Le journal de la diaspora africaine fait le tour de l’actualité africaine avec le Secretaire Général* du Centre Stratégique Africain.

« Le Franc CFA reste le dernier boulet, la dernière chaîne qu’il faut casser, et c’est aux autorités africaines d’en prendre les mesures ».

LA : Nous venons d’assister à une série de coups d’Etat en Afrique de l’ouest, quelles leçons en tirer ?

NS : Le putsch du 06 août en Mauritanie et celui du 23 décembre 2008 en Guinée posent une question fondamentale : à quoi servent les constitutions en Afrique de l’ouest ?
En Mauritanie le président démocratiquement élu, Sidi Ould Cheikh, a été éjecté par des militaires, qui paradoxalement disent vouloir instaurer la démocratie dans ce pays. Les militaires avaient déjà mis un terme au mandat de Ould Taya et procédé à une élection saluée par tous comme libre et transparente, et installé la Mauritanie comme une démocratie. Ils ramènent la Mauritanie en arrière et démontrent par ce putsch qu’ils resteront les maîtres du jeu, au dessus de la Constitution. L’existence d’une Constitution ne les concerne aucunement car tout président légalement élu devra se soumettre à leur diktat.
N’oublions pas que ces militaires dirigés par Mohamed Ould Abdel Aziz n’ont pris le pouvoir que parce que le président déchu voulait les limoger en raison des blocages et des complots qu’ils ne cessaient d’effectuer au sein de l’Etat et de l’Assemblée nationale en particulier. Ces militaires veulent rester au dessus des lois. Donc même s’ils organisent de nouvelles élections au terme d’une nouvelle transition, ils se placeront de nouveau au dessus de la Constitution mauritanienne et s’arrogeront le droit de destituer tout président qui s’opposera à eux. A quoi sert donc finalement la Constitution, où est la démocratie ?
En Guinée c’est le désastre ! Souvenez-vous de ces propos de Lansana Conté arrivé à la tête de l’Etat guinéen après un coup d’Etat perpétué le 03 avril 1984 : «Ma volonté a toujours été d’organiser des élections libres et transparentes». Il s’était positionné en démocrate. Je revois encore les images du peuple guinéen chantant et dansant après ce putsch.
24 ans après Moussa Dadis Camara, le nouvel putschiste de Conakry avoue que la prise du pouvoir par l’armée est « un acte de civisme qui répond à la volonté de sauver un peuple en détresse » et qu’il n’avait « aucune ambition de s’éterniser au pouvoir ». « La prise du pouvoir (par l’armée), c’est une transition pour des élections transparentes et libres en décembre 2010».
Ces propos ressemblent terriblement à ceux du défunt président Lansana Conté. Ils sont juste destinés à éviter les troubles dans le pays et à endormir la communauté internationale. Et çà marche !
Que devient la Constitution qui prévoit que c’est le président de l’Assemblée nationale M. Aboubacar Somparé qui doit remplacer le président défunt et organiser une élection présidentielle dans les 60 jours ?

Je reviens à cette question fondamentale : à quoi servent les constitutions ? Ces deux putschs militaires réinstallent l’instabilité dans ces deux pays. C’est aussi simple que cela.
En Algérie la Constitution a été modifiée pour que le président Abdelaziz Bouteflika puisse se présenter autant de fois qu’il le souhaitera. Au Niger Tandja s’entête à suivre cette voie. En Tunisie depuis le « coup d’Etat médical » il y a plus de 20 ans, Ben Ali est encore là prêt pour un nouveau mandat. Au Gabon Omar Bongo a battu tous les records de longévité au pouvoir. Au Congo Brazzaville, où la candidature du principal opposant a été rejetée, personne ne s’attend réellement à une élection transparente. C’est pareil au Togo et au Tchad. Au Togo lors de l’élection qui a suivi le putsch de Faure Eyadema, les images de militaires qui couraient avec les urnes remplies de bulletins ont fait le tour du monde. Il ne faudra pas là non plus espérer des élections transparentes. Au Sénégal l’opposition n’a pas reconnu la réélection du Président Wade, et l’intention qu’on lui prête de vouloir installer son fils à la tête du pays ne cesse de créer des tensions. Cela d’autant plus que Wade passe son temps à saluer les différents putschistes sur le Continent : Après avoir soutenu Faure Eyadema qui est même venu à Dakar après son putsch pour prendre « conseils », et salué le nouveau pouvoir militaire de Mauritanie, Wade a récidivé en affirmant sur RFI concernant le nouveau putschiste de Guinée Moussa Camara que : « Ce garçon me paraît tout à fait honnête, animé d’autres sentiments. Il avait même les larmes aux yeux quand il me parlait ». ! Vous imaginez ! Tenir de tels propos pour un chef d’Etat ! Où est le sens de la République ?

LA : Peut-on parler aussi de putsch Madagascar ?

NS : Evidemment ! Il s’agit d’un putsch car le fonctionnement régulier des institutions a été interrompu au profit d’un pouvoir non issu d’élections et imposé par la force militaire.
Le président légitime a été chassé du pouvoir par l’armée dés lors il y a coup d’Etat. Il a affirmé lui-même que sa vie avait été menacée et qu’il a été forcé de s’exiler.
Cependant la situation malgache diffère de celle de la Mauritanie et de la Guinée car à l’origine il s’agissait d’un bras de fer entre Marc Ravalomanana et la France sur une concession pétrolière non concédée à une compagnie française. Lorsque M. Ravalomanana de son exil affirme que la France veut recoloniser l’île de Madagascar, il n’a pas tout à fait tord. La France a toujours joué un rôle nocif dans cette partie de l’Afrique. Aujourd’hui elle appuie Andry Rajoelina, demain elle le trahira. C’est juste une question de temps quand on connaît la duplicité de la politique française en Afrique notamment. Elle joue sur tous les tableaux en soutenant le pouvoir en place en même temps que ses entreprises soutiennent des rebellions de toutes sortes.
Ce n’est pas pour rien que le directeur d’AREVA au Niger avait été expulsé du pays.

LA : Où va le Niger ?

NS : Espérons sur une voie de sortie de crise très rapide avant que la situation ne dégénère.
Le président Mamadou Tandja, âgé de 71 ans et dont le second mandat de 5 ans arrive à terme en décembre prochain, a dissous le parlement et s’est arrogé les “pouvoirs exceptionnels” (art 53 de la constitution nigérienne) pour gouverner par décrets, car selon lui “l’indépendance de la République est menacée”. Il a ensuite dissous la Cour Constitutionnelle car elle a, à trois reprises, rejeté son projet de modifier la constitution pour mettre fin à la limitation du nombre de mandat présidentiel.
Il ne s’est pas arrêté là car, il a suspendu par décrets les articles 104 et 105 de la Constitution sur les modalités de nomination des sept membres de la Cour et surtout l’inamovibilité durant leur mandat de six ans.
De plus il muselle les medias : la radio- télé Dounia a reçu l’ordre de mettre fin à ses émissions “jusqu’à nouvel ordre”.
Ce qui est impressionnant c’est la rapidité avec laquelle les événements s’enchaînent. Et l’entêtement avec le quel M. Tandja fonce droit dans le mur malgré différentes mises en garde. Même son principal allié, la Convention démocratique et sociale (CDS) a claqué la porte du gouvernement.
Ce type d’entêtement a coûté sa place au président du Honduras Manuel Zélaya, qui persistait à vouloir, comme Tandja, organiser un Referendum pour faire sauter la limitation du mandat présidentiel. Ainsi le 28 juin, le président Manuel Zelaya a été destitué à l’unanimité par le Parlement, puis chassé du pouvoir et expulsé au Costa Rica par l’armée.

Le président Tandja dit qu’il veut finir « ses » chantiers. Pour cela il a détruit l’architecture institutionnelle nigérienne, installé la tension dans le pays. De fait Tandja installe la dictature dans le pays, car il gouverne désormais par décret, et le fait de renommer de nouveaux juges à la Cour Constitutionnelle n’y change rien. Le mal est déjà fait.
Il fragilise de même sa position car dès lors qu’il a ouvert la boîte de pandore, beaucoup d’équations sont apparues dont celle de la réaction de l’armée face à une telle forfaiture.

Enfin le président Tandja ouvre malheureusement un nouveau front en Afrique de l’ouest après la Côte d’Ivoire, la Mauritanie, la Guinée et la Guinée Bissau.
D’où ma question « A quoi servent les constitutions » en Afrique. Le modèle démocratique à l’occidental est-il la solution ?

LA : Que peut faire l’Union africaine face à ces situations à part condamner les putschs ?

NS : Voilà le dilemme auquel l’UA à travers le CPS (Conseil de Paix et de Sécurité) doit trouver une réponse très rapidement. Son autorité est largement remise en cause car elle n’aucun moyen contraignant face aux putschistes. Elle peut juste condamner et suspendre le pays de ses activités. Pour quel résultat ?
Pour accéder au pouvoir au Togo Faure Eyadema s’est livré à un triple coup d’Etat (militaire, constitutionnel puis électoral) condamné par la cedeao et l’UA. Et qu’en est-il aujourd’hui ? Il est devenu aussi fréquentable qu’un Yayi Boni démocratiquement élu. Au Gabon, Omar Bongo a tout verrouillé en donnant l’essentiel du pouvoir à ses enfants et à leurs proches de sorte que celui qui le remplacera à la tête du pays sera forcément de son entourage.

L’UA doit trouver des moyens de contrainte face aux putschistes. Sur la petite île d’Anjouan aux Comores, ce fut simple de mener une action militaire afin de déloger le putschiste Bacar.
Que faire en Mauritanie ? Une action militaire déstabiliserait d’avantage le pays pour un résultat incertain ; C’est pareil en Guinée. Pour ceux qui pensent à une action militaire avec l’aide par exemple de l’Union Européenne, il faut déchanter. L’UE notamment la France, la Belgique, la Grande-Bretagne anciens pays colonisateurs ne raisonnent que par rapport à leurs intérêts économiques. Tout leur discours de condamnations, de suspension des aides ne sont que des paroles en l’air qui traduisent toute l’hypocrisie de leurs politiques étrangères. Au Togo non seulement ils n’ont jamais suspendu leurs relations mais ils ont aidé par divers canaux le régime de Eyadema fils. C’est pareil au Tchad.
Après le putsch en Guinée la France après avoir rappelé les « liens profonds, amicaux et anciens » avec Conakry, s’était déclarée « vivement préoccupée » par la situation en Guinée, et avait appelé à un retour rapide au fonctionnement normal des institutions dans le pays. C’est tout !
Ce qui est frappant dans ce communique c’est « liens profonds, amicaux et anciens » ; Quand on sait tous les mauvais coup que la France depuis De Gaulle a asséné à la guinée de Sékou Touré, on sourit de cette diplomatie du cynisme.
L’Union européenne (UE) avait pour sa part demandé l’organisation d’élections « démocratiques et transparentes » au « premier semestre 2009 ».
C’est cela la réalité européenne. Et ce n’est pas de ce côté que l’UA trouvera un partenaire fiable.

Les Etats-Unis avaient de leur côté menacé de suspendre les aides financières à la Guinée, si la junte refusait de restaurer le système démocratique civil dans le pays. Que pouvaient-ils dire ou faire d’autre ? Ils ont fait la même chose avec la Mauritanie mais la junte militaire n’en a cure et continue d’asseoir son pouvoir !
Donc les solutions doivent être africaines.

LA : Vous n’avez pas cité le Zimbabwe alors que le Président Mugabe est quasi quotidiennement malmené par les medias occidentaux…

NS : Le cas du Zimbabwe est beaucoup plus simple. Il témoigne de tout le mépris que certains pays d’Europe ont des dirigeants nationalistes africains. Et toute la propagande anti-Mugabe orchestrée par la Grande-Bretagne et (ses soutiens) depuis près de 10 ans découle d’une seule chose : la réforme agraire. Tout le reste est de la pure propagande menée par les « grandes » agences de presse occidentales. La réalité est simple et la majorité des africains l’ont compris. Mugabe dérange parce qu’il a décidé d’appliquer une politique agricole favorable aux zimbabwéens contre les grands propriétaires terriens britanniques, australiens et autres.

LA : D’autres pays européens comme la France, la Suède ont aussi dénoncé ce régime.

NS : Oui évidemment ! Ces deux pays sont des soutiens de la Grande-Bretagne. Les pays occidentaux s’entre aident toujours pour défendre les intérêts d’un des leurs sur le continent africain, latino-américain ou asiatique. Peu importe que leur allié ait tord. Ils se soutiennent mutuellement car c’est de l’intérêt de la plupart de ces pays que l’Afrique reste divisée et isolée. Lorsque Bush trompe les Nations Unies pour faire la guerre en Irak et tuer des milliers de personnes, aucun pays européen ne réclame sa démission. Mais lorsqu’il y a une épidémie de cholera en Zimbabwe, certains d’entre eux exigent la démission du Président légalement élu. C’est lamentable !

LA : Pouvons-nous dire que Mugabe a été légalement réélu ?

NS : Oui nous pouvons le dire, car son adversaire Tsvangirai arrivé en tête du premier tour, a abandonné (sur conseil de ses alliés occidentaux) face à la certitude de sa défaite au second tour. Le ZANU-PF, parti au pouvoir, qui s’était éparpillé au premier tour par plusieurs candidatures s’était retrouvé pour le second tour. Tsvangirai savait bien qu’il perdrait le second tour, il a ainsi commencé à dénoncer le système électoral. Système électoral qui lui a permis d’arriver en tête au premier tour !!!
Tsvangirai et ses parrains occidentaux ont préféré abandonné la partie et crier « au dictateur » « aux fraudes »… relayé par leurs agences de presse et certains de leurs laquais sur le continent africain. Morgan Tsvangirai, leader désormais contesté du MDC, a un très faible niveau scolaire, il ne maîtrise pas les enjeux économiques occidentaux au Zimbabwe et en Afrique. C’est pour cela qu’il a été monté et manipulé par les occidentaux pour le mettre à la tête du Zimbabwe et mettre fin à la réforme agraire entamée par le président Mugabe.
Il y a toujours eu, depuis les indépendances, quelques africains qui ont préféré jouer contre leur pays en échange d’une parcelle de pouvoir politique et /ou financier. Il y a en encore. Certains sont même des chefs d’Etat, qui passent leur temps à plomber l’effort de l’unité du Continent. Ce sont ces mêmes chefs d’Etats qui ont été installés par l’ex pouvoir colonial et qui ne font rien qui puisse déranger le pillage des ressources du continent par les ex-pays colonisateurs. En échange ces derniers les aident militairement voire financièrement pour accroître d’avantage leur emprise sur leurs populations totalement appauvries.

LA : Quel souvenir gardez-vous du président Omar Bongo ?

NS : Le défunt président gabonais symbolise tout ce qu’il ne faudra plus accepter de dirigeants africains.
En plus de 40 années passer à la tête de l’Etat gabonais, il n’a même pas pu mettre en place une compagnie pétrolière nationale préférant tout donner aux compagnies françaises. C’est pareil pour la filière bois, l’uranium… En échange, grâce au millier de soldats français basés sur le pays il a pu étouffé tous les mouvements de révolte comme ceux de la fin des années 80 et début 90. Sa population s’est considérablement appauvrie, il n’y a pas un seul hôpital moderne, l’obligeant lui et son entourage à toujours se soigner en Europe laissant les populations dans le désarroi.
Contrairement à ce qu’a affirmé le président burkinabé à Libreville lors des obsèques, Omar Bongo n’est pas un exemple pour la jeunesse africaine. Il sera plutôt considéré dans l’histoire comme un contre-exemple.
Bongo est mort après avoir mis pendant quatre décennies son pays et ses ressources entre les mains de la France et de sa famille.
Cette citation du président de l’Assemblée nationale ivoirienne Mamadou Koulibaly résume à elle seule la situation gabonaise sous Omar Bongo ainsi que les régimes togolais, sénégalais, burkinabé, camerounais ou tchadien actuels : « Le régime présidentiel fait des petits rois dans les Républiques africaines. (La Métropole) les considère comme des gardiens de petites plantations ».

LA : Comment appréciez-vous le processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire ? L’Accord de Ouaga est-il la solution ?

NS : Par rapport aux différents accords (Marcoussis, Lomé, Accra…) signés depuis le déclenchement du conflit armé en Côte d’Ivoire, l’accord de Ouaga signé en 2007 a eu le mérite d’avoir accéléré le processus de pacification de la Côte d’Ivoire. Les parties au conflit se parlent et travaillent ensemble à lever les obstacles ! Cet accord a permis aux différents belligérants d’affronter directement les problèmes qui se posent sur la voie de l’unification du pays et de l’organisation d’élections législatives et présidentielles.
C’est le cas de l’identification des électeurs, qui a pu démarrer malgré de nombreuses difficultés. La circulation entre le nord et le sud du pays est devenue plus fluide malgré les rackets sur les routes.
Le plus gros obstacle reste le désarmement. Faut-il désarmer les rebelles du Premier ministre Soro avant ou après les élections ? C’est cela actuellement la principale pomme de discorde. Si les rebelles ont pu contrôler la moitié du pays et voir leur chef devenir Premier ministre du Président Gbabgo, c’est uniquement grâce aux armes.
Le FPI, parti du président Gbagbo par différents porte-voix comme Simone Gbagbo, Pascal Affi Nguessan…voudrait désarmer les rebelles avant d’aller à des élections. Ce camp présidentiel est confronté à un dilemme : car comment organiser des élections crédibles dans une partie du pays où l’autorité de l’Etat n’est pas vraiment existante ?
Le camp rebelle refuse quant à lui de poser les armes, car il n’aurait plus aucun moyen de pression sur Gbagbo et sur la communauté internationale. La Côte d’Ivoire en est là !

LA : La Cour Pénale Internationale a lancé un mandat d’arrêt international contre le président soudanais Omar el Bachir. La CPI est-elle crédible?

NS : C’est le Département d’Etat américain qui avait fait l’annonce d’une eventuelle l’inculpation par la CPI du président soudanais Omar El Bachir, avant même que le procureur de cette instance en ait publiquement fait état.
Cette méthode de faire a plombé tout le sérieux de la CPI et de son Procureur Moreno-Campo, et est un indicateur clair de l’instrumentalisation directe de la justice internationale par les Etats-Unis et quelques uns de ses alliés du Nord.
Cela est d’autant plus grave que les Etats-Unis, comme le Soudan, ne sont même pas signataires des Statuts de Rome créant la CPI. Si on sait que M. Moreno-Campo est un ancien président de Transparency, tout se regroupe. Les africains ne se sont pas laissés tromper. En effet l’Union africaine (UA) a adopté vendredi 03 juillet une résolution suspendant sa coopération avec la Cour pénale internationale.

Autre point important, il n’y a actuellement aucun génocide au Darfour. Tous ceux qui se penchent sérieusement au quotidien sur le problème du Darfour le savent pertinemment. C’est Georges Bush le premier qui a crié au génocide pour pouvoir déployer ses forces militaires (sous couleurs onusiennes) pour être présent dans le sud- Soudan énormément riche en pétrole. Ce cri de bush a été automatiquement relayé par ses soutiens britanniques et français notamment.
Le président soudanais et la plupart des africains, ont très vite compris les visées américaines et européennes sur cette partie de l’Afrique. Omar el Bachir a ainsi exigé la présence uniquement de soldats africains sur son territoire. Par diverses pressions, il a fini par accepter le déploiement de la force hybride mais sous commandement africain.
Enfin les images de tortures de prisonniers irakiens par les soldats américains et britanniques ont fait le tour du monde. Pourquoi la CPI et son Procureur n’ouvrent pas d’enquête ou ne lancent-ils pas de « mandats d’arrêt international » contre Georges Bush et Tony Blair, pour « crimes de guerre et crimes contre l’Humanité ? »
Peut-être que le procureur et les autres juges de la CPI n’ont pas vu ces images. Ou peut-être que seuls les pays non occidentaux les intéressent !
Que représente pour la CPI cette zone de non- droit qu’est la prison de Guantanamo ?
Il faut être sérieux !

LA : Un rapport de l’Onu, publié il y a quelques mois, mettait en cause le Rwanda dans le conflit dans l’est de la RD Congo. Le Rwanda est-il partie prenante dans la crise en RDC ?

NS : Le rapport établi par cinq experts de l’Onu indexe aussi bien le Rwanda que les Forces armées de RDC. Ce rapport omet (exprès ?) de souligner les relations très étroites existantes entre les firmes multinationales, les groupes rebelles notamment le CNDP de Laurent Nkunda, et trois des cinq Etats membres permanents du Conseil de sécurité des Nations-Unies. C’est cela le nœud du problème.
Comment Nkunda a pu disposer de 3000 à 5000 hommes et tenir face à l’armée de la RDC et face aux soldats de la Monuc ? Qui a armé Nkunda ?
Au mois de novembre 2008, les soldats de la RDC ont découvert des voitures de la Monuc transportant, sous des bâches, des rebelles du CNDP ! Les populations du Kivu ne cessent de dénoncer les complicités entre la monuc et les rebelles du CNDP. Et les images des jets de pierre des congolais sur les voitures de l’onu sont de notoriété publique. Mais ce combat n’intéresse pas les « grandes » agences de presse occidentale, car nocif aux intérêts de leurs patrons.
Le président rwandais Paul Kagamé a été mis en cause dans son soutien à Nkunda et aux FDLR. Kagame dément depuis des années tout soutien à Nkunda. Il dit ne pas le connaître et ne l’avoir jamais rencontré. Il va plus loin en disant que ce ne sont pas les africains qui profitent de l’exploitation du diamant, du coltan et d’autres minerais de l’est de la RDC. D’ailleurs Nkunda a bien été arrêté par le Rwanda.
Des pays comme la Belgique et la Grande-Bretagne et leurs entreprises sont mises en cause directement dans ce conflit. Ils sont même soupçonnés de travailler à la sécession de cette partie de la RDC, par l’intermédiaire du CNDP et par l’instrumentalisation du Conseil de sécurité de l’Onu.

LA : Comment appréciez-vous l’action du président Wade à la tête de l’Etat sénégalais?

NS : Depuis 2000, avec l’arrivée du PDS du président Abdoulaye au pouvoir par une alternance politique exemplaire saluée par le monde entier, les institutions n’ont cessé d’être attaquées. A sa prise de pouvoir, le président Wade a supprimé le Sénat, le Conseil économique et social, et réduit le mandat de président de la République de 7 à 5 ans. Il avait de même crée un CRAES (Conseil de la République pour les Affaires Economiques et sociales).
Actuellement il a recrée le Sénat, ramené le mandat présidentiel à 7 ans en violant la Constitution sénégalaise, supprimé le CRAES et a recrée le Conseil économique et social. Le report systématique des échéances électorales érigé en règle…

Pour régler un problème interne au PDS, le régime de Wade n’hésite pas non plus à manipuler et à violer la constitution sénégalaise. C’est le cas de la modification de la Constitution uniquement pour évincer Macky Sall de la tête de l’Assemblée Nationale. Ce qui évidemment crée des tensions politiques qui finissent par impliquer des tensions sociales. C’est aussi le cas de la création d’un poste de vice-président de la République qui n’a pas respecté la Constitution.

Ce sont là quelques exemples d’une gestion de l’Etat basée sur le pilotage à vue. Ce type de gestion qui ignore le moyen et le long terme est extrêmement dangereux et favorise la mauvaise gestion, la corruption et le gaspillage. Aid Transparency a évalué à plusieurs centaines de milliards les détournements et autres gaspillages depuis l’arrivée de Wade au Pouvoir.

L.A. : Comment le Sénégal en est-il arrivé là ?

NS : La situation actuelle est le résultat d’un incroyable amateurisme, et d’un affairisme brutal dans la gestion de l’Etat sénégalais depuis 2000.
De plus, la réélection d’Abdoulaye en 2007 avait été contestée par une partie de l’opposition représentant près de la moitié de l’électorat. Cette opposition, qui par la suite a boycotté les élections législatives, ne reconnaît pas la légitimité du Président réélu. Elle ne s’est pas arrêtée là car elle a travaillé pendant plusieurs mois dans des « Assises Nationales » dont les résultats viennent d’être publiés.
Voici comment l’ambassadeur français au Sénégal Jean-Christophe Rufin décrit le Sénégal dans un télégramme confidentiel adressé au président Sarkozy et publié dans le journal français le Canard Enchaîné du 24 décembre 2008 : « Venir en aide au Sénégal sans lui demander de réformer profondément son système politique reviendrait à fournir à un toxicomane la dose qu’il demande mais le conduit un peu plus sûrement vers sa fin. Aux mauvaises décisions économiques s’ajoute un mystère sur la destination des fonds … Le président multiplie des voyages planétaires… et lance des projets somptuaires tels que la statue géante construite actuellement par les Nord-coréens, dans un inimitable style KimII-Sung, pour la somme de 14 milliards de francs Cfa (21,3 millions d’euros) ».
Ces propos peu diplomatiques traduisent en fait l’exaspération face à l’amateurisme du pouvoir Wade.

Au niveau économique, des ponts installés dans certaines zones permettent de circuler moins difficilement dans la capitale et à l’intérieur du pays. De nombreux autres ouvrages sont en construction comme une autoroute à péage permettant de sortir plus rapidement de Dakar, ainsi qu’un nouvel aéroport.
Des politiques sectorielles bien définies dans plusieurs domaines comme celui de l’eau devraient aplanir de nombreuses difficultés pour les acteurs des filières concernées.

Au niveau judiciaire, la loi Ezzan, véritable loi criminelle, semble avoir consacré l’impunité pour les tenants du pouvoir.
La presse est constamment malmenée, les journalistes convoqués par la justice et /ou jetés en prison pour un rien. La méthode est toujours la même « atteinte à la sûreté de l’Etat » « trouble à l’ordre public » « offense au président de la République »…

L.A. : Vous parlez d’impunité, mais c’est sous Wade qu’un ancien Premier a été mis en prison, pour des problèmes de gestion.

NS : Vous faites allusion M. Idrissa Seck. Il n’a pas été en prison pour sa gestion mais pour atteinte à la sûreté de l’Etat. Wade à plusieurs reprises a dit publiquement qu’entre lui et son ancien Premier ministre, il s’agissait d’un problème d’argent ; M. Seck lui-même a avoué qu’il s’agissait d’une affaire de « grands bandits » qui lors du partage du butin ne sont plus d’accord. Il a par la suite, en direct de la RFM [radio locale appartenant au chanteur Youssou Ndour] avoué avoir puisé dans les caisses de l’Etat pour s’enrichir. Déclaration qui a fait l’effet d’une véritable bombe, et qui continue encore de choquer bon nombre d’intellectuels et de politiques sénégalais… On en est là !
Je vais vous citer le cas d’un ministre sénégalais qui après avoir pris fonction à la tête du ministère de l’environnement a crié haut et fort que près de 550 millions avaient été débloqués par son prédécesseur pour construire un site d’enfouissement à Thiès. L’argent a été utilisé et il n’y a pas eu de site d’enfouissement. Accusation extrêmement grave qui est resté sans suite. Son prédécesseur a dit qu’il s’agissait d’une affaire politique. C’est tout. Ils sont tous les deux membres du parti au pouvoir. Affaire sans suite…..
C’est le système de mensonges et de tromperie érigé en méthode de gouvernement qui est choquant et extrêmement dangereux.

LA : Croyez-vous comme de nombreux observateurs que Wade veut se faire succéder par son fils ?

NS : En tout cas les actes qu’il pose et le vide qu’il crée autour de lui le laisse croire. Rien que l’intitulé du ministère dirigé par son fils fait sourire les observateurs (Coopération internationale, aménagement du territoire, transport aérien, infrastructures). En réalité c’est le fils Wade le véritable Premier ministre.

LA : La Françafrique sous Nicolas Sarkozy, continuité ou rupture ?

NS : Continuité. Ce système de jeux d’intérêts, et de collusion mafieuse, dépasse Nicolas Sarkozy lui-même. Le président Sarkozy ignore les réalités africaines. C’est pourquoi il avait déclaré à Bamako que la France n’avait pas besoin de l’Afrique ! Il s’est rattrapé depuis (les « conseils » de Bongo et des vacances sur yacht aidant) car la plupart des grandes entreprises françaises se sont enrichi grâce à leurs activités en Afrique francophone, et aux situations de monopoles imposées depuis les indépendances. Cela la majorité des français l’ignore. Mais Sarkozy et les différents hommes politiques français le savent très bien. Ils sont tous en général d’accord sur l’Afrique, à l’exception de l’extrême gauche généralement. Ils évitent de le dire et c’est de bonne guerre. Sans l’Afrique la France perd son qualificatif de grande puissance économique. Le discours insultant et raciste prononcé par le président Sarkozy à Dakar en juillet 2007 vient juste rappeler cet état de fait. On cache la réalité en tentant de jeter l’opprobre sur les africains, en énumérant les clichés utilisés par tous les racistes de l’histoire. Les autorités françaises évitent de parler de leur position économique en Afrique. Combien d’africains ont déjà eu en main les fameux « accords » de coopération signés aux indépendances et qui régissent encore les relations entre la France et la plupart de « ses » ex-colonies ? Je vous propose d’aller vérifier les véritables propriétaires des sociétés qui contrôlent le diamant, l’hévéa, les ports, l’eau, l’électricité, l’uranium, le bois, le poisson, le cacao, l’or, le pétrole… des pays francophones d’Afrique. Allez à Birao au Nord de la Centrafrique, allez aux frontières entre le Tchad, le Soudan, allez dans la forêt gabonaise, allez au Congo… La françafrique, c’est de l’économie, et un vaste réseau de circulation d’argent pour certains hommes d’affaires et de partis politiques français. L’affaire ELF et l’angolagate sont juste la partie émergée du vaste trafic français en afrique.
L’ultime arme de la France en Afrique francophone reste le Franc CFA. La France se finance par ce biais et enfonce ses « ex » colonies davantage dans la pauvreté. La dévaluation de 1994, que bon nombre de politiciens africains ont salué, a accéléré la pauvreté en Zone Franc CFA. Lorsque qu’un africain de cette zone achète une voiture neuve, il paie en fait le double du prix. La France, aidée par certains experts, ont fait croire aux dirigeants africains de l’époque que la dévaluation leur permettrait d’augmenter la croissance économique et d’exporter à moindre coût !
La plupart des exportateurs étaient des entreprises françaises et européennes, sous étiquettes africaines. Pour les véritables entreprises africaines, la France, avec l’Europe maintenant, ont mis en place différentes règles et normes destinées à leur rendre presque impossible l’accès au marché européen.
Le rapport 1 Euro=657,957 FCFA est fictif, totalement injuste et vise juste à enfoncer l’Afrique francophone dans le manque de fonds et dans la dépendance vis-à-vis des pays du Nord notamment. Ce rapport ne reflète aucunement la réalité monétaire et financière entre les pays de la zone FCFA et l’Union européenne.
Le Franc CFA reste le dernier boulet, la dernière chaîne qu’il faut casser, et c’est aux autorités africaines d’en prendre les mesures. La France et l’Europe adoptent une position attentiste, tellement elles gagnent dans ce jeu de poker- menteur. Dans les comptes d’opération du Trésor public français sont déposés près de 9 OOO milliards de Francs CFA par l’ensemble des pays membres de la Zone Franc CFA. Ce dépôt obligatoire imposé par la France, lui permet de disposer de liquidités qu’elle peut placer et s’enrichir d’avantage. Tandis que les dirigeants africains francophones passent leur temps à quémander et à demander des facilités à la Banque mondiale et au FMI, en échange de plans de dépendance encore plus destructeurs de leurs systèmes économique et social. Lorsque Sarkozy dit que la France n’a pas besoin de l’Afrique, c’est de bonne guerre pour cacher la réalité. Mais elle est là, tenace. La France s’est construite grâce aux pillages effectués à travers le monde, et elle maintient sa place de puissance grâce aux pillages qu’elle continue de faire en Centrafrique, en Haïti, au Tchad, en Somalie, au Gabon, au Niger, au Togo…

LA : La politique d’immigration de l’Union Européenne envers l’Afrique est de plus en plus dénoncée à travers le Continent. Que faire ?

NS : Il faut que les pays africains appliquent la réciprocité avec l’UE en matière de délivrance de visas. Si la France réclame au sénégalais un certain nombre de documents pour séjourner sur son territoire, il faut que les autorités sénégalaises fassent de même pour le français qui veut séjourner au Sénégal. C’est aussi simple que cela !
C’est le seul moyen de pousser les autorités de ce pays à respecter les africains. Il n’y a aucune théorie dans ce domaine, il s’agit d’un simple calcul d’intérêts, car tous les pays gagnent lorsque leurs citoyens vont développer des activités à l’étranger. Et ce ne sont pas les entrepreneurs belges, britanniques et français qui nous démentiront !
D’ailleurs un communiqué d’une association de PME d’Afrique de l’ouest a dénoncé, il y a quelques semaines, la procédure d’obtention du visa Schengen comme un frein au développement de leurs activités en Europe. Ces PME exigent que les pays africains appliquent la réciprocité avec l’UE concernant la procédure d’obtention d’un visa.
Le visa imposé par l’UE est une forme déguisée de protectionnisme pour le marché européen.
En effet la procédure européenne est une barrière de plus pour empêcher les entreprises africaines (et autres pays du Sud) de développer leurs activités en Europe. Tandis que les entreprises européennes accèdent librement aux marchés du reste du monde.
C’est aux pays africains de corriger ce problème en appliquant la réciprocité.

LA : Que souhaitez-vous à l’Afrique ?

NS : Je souhaite au Continent africain d’accélérer son processus d’unification, et d’aller très vite au gouvernement africain.
Nous n’avons pas besoin comme l’UE d’attendre 50 ans pour nous mettre d’accord : l’Afrique est géographiquement bien délimitée contrairement à l’Europe. Le problème religieux qui empêche les pays européens d’accepter la Turquie ne se pose pas en Afrique.
Il est vrai qu’il existe de nombreuses forces tapies dans le noir, souvent logées dans les capitales européennes avec quelques antennes en Afrique, qui ne veulent pas de cette union africaine. Mais elles ne peuvent réellement empêcher l’Union africaine, malgré toutes leurs tentatives désespérées.
L’Afrique s’unit et elle devient, jour après jour, une force incontournable dans le développement politique, économique et socio- culturel du monde.

Interview réalisée par J. Nkumana, N. burrel, M. Lancini, A. Barry et S. Fourrier.


(Leader Africa Juillet 2009)

*Ndiawar Soumaré est économiste et juriste de formation. Il est spécialiste en questions internationales. Il dirige le Centre Stratégique Africain (CEA).
centrestrategique@gmail.com

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